Je ne vous ai pas écrit depuis deux mois, mon cher Edouard, parce que j’étais tombé dans une mélancolie noire que je ne voulais pas dire à mes amis. Mais on dit que monsieur votre père a eu un différend avec votre évêque. Donnez-moi de grands détails là-dessus, je vous prie. La cause de la philosophie défendue par le plus grand de mes concitoyens fait bouillir mon sang dans mes veines.

Adieu, mon cher ami; veuillez bien présenter l’hommage de mes respects à Mlle Victorine. Est-ce que vous ne viendrez point à Paris cet hiver?

H.B.

VII
Au Même.

Paris, 21 nivôse XI (11 janvier 1803).

Qu’aurais-je pu vous dire, mon cher Mounier, pendant six mois de ma vie passés dans la folie la plus complète? Je l’ai enfin connue cette passion que ma jeunesse ardente souhaita avec tant d’ardeur. Mais à présent que l’aimable galanterie a pris la place de ce sombre amour, après avoir été tant plaisanté par mes amis, je puis en plaisanter avec vous. Oui, mon ami, j’étais amoureux et amoureux d’une singulière manière, d’une jeune personne que je n’avais fait qu’entrevoir, et qui n’avait récompensé que par des mépris la passion la mieux sentie. Mais enfin tout est fini; je n’ai plus le temps de rêver, je danse presque chaque jour. En qualité de fou, je me suis mis sous la tutelle de mes amis, qui n’ont trouvé d’autre moyen de me guérir que de me faire devenir amoureux. Aussi suis-je tombé épris d’une femme de banquier très jolie; j’ai dansé plusieurs fois avec elle, je me suis fait présenter dans ses sociétés, je viens de lui écrire ma cinquième lettre, elle m’en a renvoyé trois sans les lire, elle a déchiré la première, suivant toutes les règles elle doit lire la cinquième et répondra à la sixième ou septième[125]. Elle a épousé il y a six mois le brillant équipage et les deux millions d’un badaud qui a la platitude d’en être jaloux, jaloux d’une femme de Paris! il prend bien son temps; aussi je compte bien m’amuser avec cet animal là. Il m’a donné une comédie impayable avant-hier. Malli m’avait donné son mouchoir et son argent à garder; elle est sortie beaucoup plus tôt qu’elle ne m’avait dit, ce qui a fait que Monsieur son mari m’est venu chercher à une contre-danse que je dansais à l’autre bout de la salle, pour me demander les affaires de sa femme. Il était si plaisamment sérieux en faisant ce beau message, que tout le monde a éclaté; j’en ris encore en vous l’écrivant. Hier soir, il m’a boudé et, comme je disais que j’étais charmé que l’usage de l’épée et des habits brodés revînt, il a dit, d’un air judicieux, que ce n’était qu’un moyen de plus donné aux étourdis pour troubler la société.

Tout le monde me félicite sur la rapidité de mes progrès. Je suis le premier amant de Mme B.; des gens qui valaient beaucoup mieux que moi ont été refusés; je me dis ça à tout moment pour tâcher de me rendre fier, mais en vérité ces jouissances d’amour-propre sont bien courtes. Je jouis un instant lorsque, penchée sur les bras de sa bergère, je la fais sourire, ou lorsque je fais un petit homme avec le bout de son mouchoir; mais lorsque mon orgueil veut me féliciter de la différence de mes succès cette année et l’année dernière, je deviens rêveur, je me rappelle le charmant sourire de celle que j’aime encore, malgré moi; je sens des larmes errer dans mes yeux à la pensée que je ne la reverrai jamais;—mais convenez que je suis bien sot; ne me revoilà-t-il pas dans mes anciennes lubies. Mais cette fille, que m’a-t-elle fait après tout, pour être tant aimée? elle me souriait un jour, pour avoir le plaisir de me fuir le lendemain; elle n’a jamais voulu permettre que je lui dise un mot; une seule fois j’ai voulu lui écrire, elle a rejeté ma lettre avec mépris; enfin, de cet amour si violent, il ne me reste pour gage qu’un morceau de gant[126]. Convenez, cher Mounier, que mes amis ont raison, et que, pour un officier de dragons, je joue là un brillant rôle. Encore si elle m’eût aimé; mais la cruelle s’est toujours fait un jeu de me tourmenter; non elle n’est que coquette; aussi je l’oublie à jamais, et je la verrais dans ce moment que je serais aussi indifférent pour elle, qu’elle fut pour moi dans le temps de ma plus vive ardeur.

Mais, pardon, mon ami, je vous ennuie de mes folies, c’est pour la dernière fois; je sens que je l’oublie. Est-ce que je n’aurai pas le plaisir de vous embrasser cet hiver? Venez un peu voir notre Paris à présent qu’il est dans son lustre; je suis sûr que tout philosophe que vous êtes, il vous plaira beaucoup plus qu’au printemps. Dans tous les cas j’espère que nous vendangerons ensemble dans notre Dauphiné. Venez, mon cher Mounier, comparer nos gais paysans de la vallée avec vos Bretons. Est-ce que Mlle Victorine ne sera pas de la partie? Dans tous les cas présentez-lui mes hommages, et croyez à l’endless friendship of

H. B.

VIII
Au Même.