Ne sauterez-vous point avec le consul sur un bateau plat, to hear Shakespeare’s divine language in his country? A votre place, je ferais la folie, non par ambition, mais pour voir une des plus belles époques de l’histoire moderne[135]. Je suis gai depuis que je suis malade. J’ai eu une fièvre qui s’est annoncée d’abord comme très violente et qui a cédé peu à peu aux remèdes. Et vous?
Après le plus bel automne, nous avons ici, au milieu de nos vendanges, un temps digne d’Ossian; des tempêtes de pluie et de vent engouffré dans nos hautes montagnes qui émeuvent; le lendemain, les Alpes couvertes de neige et un air pur et frais qui invite à la chasse. Je trouve que toutes ces révolutions, dans les grandes productions de la nature comme dans le cœur de l’homme, se ressemblent, sublimes de loin et bien tristes de près. Adieu, mon cher Mounier, comptez-moi pour un de vos meilleurs amis. Vous avez ici une cousine qui devrait bien vous y amener; jamais plus de pudeur ne se joignit à tant de beauté. Elle n’est pas si dévote qu’on vous l’avait faite. Croyez-vous que D... en soit bien amoureux?
H. B.
P.-S.—Présentez mes hommages à votre famille; embrassez pour moi le camarade Pison. Que devient-il dans tout ceci?
XV
Au Même.
Claix, 23 frimaire XII (15 décembre 1803).
Peut-être, mon cher ami, vous ne connaissez plus la voix qui vient vous parler. Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit; mais n’attribuez point ce silence à l’oubli. J’ai eu honte de ne pouvoir montrer à mes amis que les rêveries d’un fou; elles ont bien dû vous ennuyer dans mes précédentes lettres. Je ne puis cependant me résoudre à rester plus longtemps sans savoir de vos nouvelles et vous dire combien je vous aime. J’ai passé mon temps depuis trois mois dans une extrême solitude; ce contraste m’a plu en sortant de Paris où tout était pour l’esprit et rien pour le cœur. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’à force de sensibilité je suis parvenu à passer pour insensible dans ma famille; ils se sont figuré que c’était par ennui d’eux que j’étais tout le jour à la chasse, et leur soupçon a augmenté lorsqu’ils se sont aperçus que j’allais lire dans une chaumière abandonnée. Je crois que c’est là le véritable endroit pour lire la Nouvelle Héloïse; aussi ne m’a-t-elle jamais paru si charmante; j’y relisais aussi quelques lettres que j’ai reçues de mes amis, et surtout une dont je n’ai que la copie, mais qui n’en vit pas moins pour cela dans mon cœur. Il me semblait que, dans l’ordre actuel de la société, les âmes élevées doivent être presque toujours malheureuses, et d’autant plus malheureuses qu’elles méprisent l’obstacle qui s’oppose à leur félicité. Ne serait-ce pas, par exemple, la plus forte épreuve où peut être mise une âme de cette espèce, que d’être arrêtée dans ses plus chers désirs, par des considérations d’argent, et par le respect dû aux volontés d’un homme dont elle méprise l’opinion? Je ne sais si vous m’entendez; mais si vous comprenez ce qui m’arrête, je dois être justifié à vos yeux, et vous devez me répondre.
Ces idées et la tristesse qu’elles inspirent m’ont engagé à lire les ouvrages qui traitent des lois qui sont les bases des usages et des mœurs; j’avais aussi un secret orgueil de me rapprocher par là de celui de mes compatriotes que j’estime le plus[136]. J’ai donc lu le Contrat social et l’Esprit des lois. Le premier ouvrage m’a charmé, excepté lorsqu’il dit que 600,000 Romains pouvaient voter en connaissance de cause sur les affaires. Le second, que j’ai lu deux fois, m’a paru bien au-dessous de sa réputation. Je vous dis ça à vous qui, instruit dans cette partie, ne verrez pas de l’orgueil, mais une consultation, dans ce que je vous dis. Que m’importe de savoir l’esprit d’une mauvaise loi; cela m’enseigne à faire un extrait et voilà tout. Ne valait-il pas bien mieux dire les lois qui, prenant les hommes tels qu’ils sont, peuvent leur procurer la plus grande masse de bonheur possible? Ce livre, fait comme le pouvait faire Montesquieu, eût peut-être prévenu la Révolution.
J’ai enfin lu un ouvrage qui me semble bien singulier, sublime en quelques parties, méprisable en d’autres, et bien décourageant en toutes: l’Esprit d’Helvétius. Ce livre m’avait tellement entraîné dans ses premières parties, qu’il m’a fait douter quelques jours de l’amitié et de l’amour. Enfin, j’ai cru reconnaître qu’Helvétius, n’ayant jamais senti ces douces affections, était, d’après ses propres principes, incapable de les peindre. Comment pourrait-il expliquer ce trouble inconnu qui saisit à la première vue, et cette constance éternelle qui nourrit sans espérance un amour allumé? Il n’y croit pas à cette constance dont j’ai ouï citer tant d’exemples; y croyez-vous vous-même? Croyez-vous à cette force incompréhensible de l’amour qui, parmi mille phrases insignifiantes, fait distinguer à un amant celle qui est écrite pour lui, et qui, lui faisant prêter l’oreille à cette voix presque insensible qui s’élève des autres, et que lui seul peut sentir, lui peint tous les tourments de l’objet qui l’aime, et lui rappelle que de lui seul peut venir la consolation?
Il me semble qu’Helvétius ne peut expliquer ces sentiments, ni mille autres semblables. Je voudrais pour beaucoup que vous eussiez lu cet ouvrage, qui me semble vraiment extraordinaire. Si cela est, dites-m’en, je vous prie, votre sentiment au long.