Je suis allé à Grenoble dans le temps des élections, pour voir un peu dans la nature ces assemblées si vantées dans les livres; et je vous avoue qu’elles m’ont paru bien méprisables et qu’elles m’ont bien prouvé la vérité des principes sur l’amour-propre[137].
Le bon sens montrait votre père et M. D*** au Sénat. Cinquante-sept électeurs, parmi lesquels j’ai le plaisir de compter mon père et mon grand-père, ont fait tout au monde pour cela. Une intrigue curieuse par sa ridiculité a fait nommer, au lieu de votre père, un homme dont on ne sait rien, sinon qu’il est méprisable de toutes les manières et que trois ou quatre départements l’ont rejeté. Tout le monde a vu combien les prétendus honnêtes gens nobles étaient plus attachés à leur caste qu’à leurs principes. Tous les roturiers ont nommé M. D*** et aucun noble n’a donné sa voix à M. Mounier. J’ai vu parmi tout cela les restes de la jalousie qu’inspire un talent qui s’élève à côté de nous, et combien votre père l’avait excitée. Je vous en dirai plus à la première vue.
Donnez-moi beaucoup de détails sur votre manière de vivre et sur vos desseins futurs. N’aimeriez-vous pas à voir votre père sénateur et à habiter Paris? Le gouvernement doit le connaître maintenant ou il ne le connaîtra jamais.
Adieu, mon cher ami, je vous dirais presque, si je n’avais peur de vous paraître ridicule, si vous sentez en lisant cette lettre la douce émotion qui me l’inspira? Que nos cœurs aient eu le bonheur de s’entendre ou non, croyez que les sentiments qui m’animent ne changeront jamais; j’aurais encore bien des choses à dire, mais j’ai peur de me trahir; si vous m’avez entendu vous me répondrez et en vous écrivant je pourrai tout dire.
Avouez, mon cher Édouard, que voilà des phrases absolument inintelligibles. Je reviens sur la terre et vous apprends que je serai à Grenoble dans huit jours, et probablement à Paris au commencement du printemps. N’aurons-nous donc jamais le plaisir de nous revoir? Il y a tant de moyens. Mais en attendant écrivons-nous souvent, cela ne dépend que de vous; j’aurai assez d’adresses si j’en ai une. Au diable avec vos énigmes!
Adieu, mon ami, ne brûlez pas ma lettre et trois jours après l’avoir reçue elles seront devinées, ou il y faudra renoncer. Adieu de tout cœur.
B.
XVI
Au Même.
Grenoble, pluviôse XII (janvier-février 1804.)
Mille pardons, mon bon ami, si j’ai tant tardé à vous répondre. Depuis un mois je suis plongé dans ce qu’on appelle les plaisirs du carnaval. J’ai dansé ce matin jusqu’à six heures; je me lève à quatre pour vous dire enfin une partie des choses que m’a fait éprouver votre lettre, car toutes c’est impossible.