[Grenoble] Messidor XIII (20 juin 1805.)
Vous n’avez d’idée des tourments que je souffre depuis quatre jours, le pire de tous est de n’oser vous en découvrir la cause de peur de me paraître indiscret, impertinent ou même jaloux. Vous savez trop si j’ai quelques droits de l’être. Quant aux premières imputations, si vous ne m’aimez absolument pas plus que M. de Saint-Victor[144], je dois vous paraître tout cela, et vous jetez ma lettre au feu; mais si, au contraire, j’ai pu vous inspirer un peu d’amour ou même de pitié, vous songerez que je suis seul, retenu loin de vous, isolé au milieu d’êtres qui ne peuvent comprendre les chagrins qui m’agitent, ou qui, s’ils les comprenaient, ne le feraient que pour s’en moquer. Vous savez bien si je veux vous déplaire. Si j’étais encore dans le temps où je jouais un rôle je n’aurais pas toutes ces agitations, je saurais bien distinguer ce que je puis me permettre, mais ici ce qui me semble raisonnable et naturel, un moment, me paraît impertinent et trop hardi le moment d’après; dix fois depuis que j’ai commencé ma lettre, je l’ai interrompue, et je n’écris pas une phrase sans me repentir à la fin de l’idée que j’ai entrepris de vous exprimer au commencement. Dans les autres inquiétudes que j’ai eues en ma vie, à force de réfléchir, je voyais plus nettement la difficulté, et parvenais à me décider; ici, plus je pense, moins je vois.
Tantôt je vous vois bonne et douce, comme vous avez été quelquefois, mais bien rarement, pour moi, tantôt froide, polie, comme certains jours chez Dugazon, lorsque je croyais que je ne vous aimais plus, et que je tâchais de ne m’occuper que de Félippe[145].
Le pire des tourments est cette incertitude; d’abord, ce qui m’inquiétait, était de savoir si vous voudriez me répondre; actuellement, c’est de savoir si vous souffrirez ma lettre. Il me semble que vous me haïssez, je relis toutes vos lettres en un clin d’œil, je n’y vois pas la moindre expression, non pas d’amour, je ne suis pas si heureux, mais même de la plus froide amitié. Je n’ai pas même gagné dans votre cœur d’y être comme Lalanne[146]. J’aimerais mieux tout que cela. Ecrivez-moi tout bonnement. Ne vous imaginez pas que je vous aie jamais aimé ni que je vous aime jamais.
Aidez-moi, je vous en supplie, à me guérir d’un amour qui vous opportune, sans doute, et qui, par là, ne peut faire que mon malheur; daignez me dire une fois ouvertement, ce que vous me dites dans toutes vos lettres sans l’exprimer. Actuellement que je les relis froidement et de suite, je crois que vous avez dû vous étonner de ce que j’ai été si longtemps à entendre un langage aussi clair. Une froideur si constamment soutenue en dirait bien assez, il est vrai[147].
XX
A La Même.
[Grenoble, juin ou juillet 1805.]
Il m’est affreux d’être presque étranger à vous depuis que vous êtes arrivée à Marseille. Je ne connais point la manière dont vous vivez, quels gens ce sont que les acteurs qui jouent avec vous, comment ils jouent. Quelles sont les actrices, quel est le répertoire, quel est l’esprit du public. S’il est seulement bavard et inattentif par habitude, mais si, au milieu de la conversation, il est ému par l’expression naïve et simple des sentiments profonds comme ces moments charmants que vous eûtes un jour que vous dîtes la première scène de Phèdre chez Dugazon, devant M. de Castro, ou si le mauvais goût l’a rendu tout à fait insensible. Il me semble que des méridionaux peuvent être étourdis, mais doivent sentir au fond. Leur caractère doit les rendre d’excellents spectateurs; jamais ils ne se conduisent par le raisonnement, ils sont presque toujours passionnés; ils doivent se reconnaître dans une imitation si parfaite et si charmante de la nature et, une fois rendus attentifs, ils doivent vous suivre partout où vous les voulez mener et pleurer ou frémir, quand vous voulez.
Les actrices ont dû susciter des cabales contre vous, les acteurs se décider suivant le parti de leurs maîtresses, les plus aimables abandonner les leurs, le public être travaillé en tous sens, se révolter peut-être contre la protection réelle ou supposée de M. Th.[148]. Je suppose tout, même les plus grandes absurdités, parce que je vois de près la stupidité d’une petite ville[149].