[Marseille, 1805.]

Savez-vous ce qui me fait de la peine dans vos lettres? Ce sont vos excuses. Je voudrais plus de confiance ou plus de franchise; c’est à vous de savoir lequel est le plus nécessaire. Vous ai-je jamais fait un reproche du ton familier que vous prenez quelquefois en m’écrivant? Eh! ne savez-vous pas que ce ton convient à mon cœur ainsi qu’à tout moi-même et que vous ne devez pas craindre de me déplaire en me donnant une marque d’amitié.

J’ai, comme vous, beaucoup d’ennuis et, de plus, beaucoup d’inquiétude. Ma santé n’est pas bonne et je sens qu’il m’est impossible de supporter longtemps les fatigues de la tragédie. Ma poitrine n’est pas assez forte et je souffre singulièrement depuis quelques jours; cette continuité de malheurs m’irrite malgré moi, il me semble qu’il y a trop d’injustice dans mon sort. Si du moins j’étais seule, je finirais, je crois, par me débarrasser d’une vie qui commence à m’être à charge; mais, si je n’étais plus, que deviendrait ma pauvre petite? Mon Dieu! qu’il est cruel d’être sans cesse persécuté par les événements, de ne pouvoir, après quatre ans d’études et de sacrifices, réussir dans un projet que la raison, l’honneur et la délicatesse m’ont fait concevoir! Ah! Si vous saviez quel genre de consolation je reçois! Tout se réduit à un seul point qui n’est pas difficile à deviner et cette idée, cette seule idée qu’un homme serait assez bas pour abuser d’une circonstance malheureuse, me le fait prendre en horreur. Non, je n’ose m’avouer ce que je vois: il faudrait haïr ceux même que j’aimais le mieux. Sentez-vous combien cela est affreux? désespérant! Que je suis dégoûtée du monde!

Vous avez écrit à M. Mante que si je mourais, vous prendriez soin de ma petite. Je sais qu’elle est aimée de M. B..., comme en serait aimée sa propre fille, mais enfin, il peut mourir aussi et alors je vous la recommande, aimez-la, entendez-vous? Elle aura pour vous la même reconnaissance qu’aurait eu sa mère. Que je vous sais gré d’avoir songé à cette pauvre petite Mélanie! D’en avoir parlé à votre aimable sœur! Je n’oublierai jamais cela. Adieu, les larmes me gagnent; il faut que je vous quitte[150].

XXII
A Sa Sœur Pauline.

Marseille, le 2 fructidor an XIII (20 août 1805)[151].

Plus on creuse avant dans son âme, plus on ose exprimer une pensée très secrète, plus on tremble lorsqu’elle est écrite; elle paraît étrange et c’est cette étrangeté qui fait son mérite. C’est pour cela qu’elle est originale et si, d’ailleurs, elle est vraie, si vos paroles copient bien ce que vous sentez, elle est sublime. Ecris-moi donc exactement ce que tu sens[152].

XXIII
A La Même.

Marseille, le 9 Fructidor, An XIII (27 août 1805.)

Ma chère Pauline, nous avons fait dimanche, jour de Saint-Louis 1805, une partie dont je me souviendrai toute ma vie. Le pays de Marseille est sec et aride; il fait mal aux yeux tant il est laid. L’air fait mal à la poitrine par son extrême sécheresse. Des flots de poussière empêchent les chevaux de marcher et étouffent les voyageurs. Il n’y a pour arbres que de petits vilains saules tout poudrés; ces petits saules sont les oliviers, si précieux, qu’on dit dans le pays: qui a dix mille mille oliviers, a dix mille écus de rente. Il y a bien quelques arbres comme au cours, à Grenoble; mais leurs feuilles, toujours poudrées à blanc, sont ratatinées par l’extrême chaleur, et loin que leur ombre fasse plaisir on éprouve de la peine à les voir ainsi souffrir.