A une lieue au levant de Marseille est un petit vallon, formé par deux files de rochers absolument secs; tu ne trouverais pas dans toute la chaîne, grand comme ce papier, de verdure quelconque. Il y a, seulement, quelques petits brins de lavande, de menthe, de baume, mais qui ne sont pas verts et qui, à quatre pas, se confondent avec le gris du rocher. Au fond du vallon est une rivière grande comme la Robine, qu’on appelle l’Huveaune. Cette rivière vivifie une demi-lieue de terrain nommé la Pomone, parce qu’il est rempli de pommiers.

L’Huveaune longe le port d’un côté. Elle est environnée de grands arbres et sous ces arbres de charmants petits sentiers, et de temps en temps, des bancs perdus dans cette verdure. Ailleurs, ce ne serait que beau; ici, le contraste en fait un lieu enchanteur. Il y a un château avec de hautes tours, mais tellement cerné par un massif de marronniers, que les tours ne se voient qu’au dessus des arbres. Ce château a vraiment l’aspect d’un séjour de féerie; tu te figures ces tours chevaleresques, sortant, pour ainsi dire, des superbes marronniers. A ce château, qui inspire des pensées, non pas sombres (les tours ne sont ni assez grosses, ni assez noires) mais mélancoliques, on a joint une jolie petite avenue de platanes, qui ont peut-être cinq ou six ans. Leur verdure gaie contraste agréablement avec le château et les grands marronniers.

Il me semblait entendre un morceau de Cimarosa, où ce grand maître des émotions du cœur, parmi de grands airs sombres et terribles et au milieu d’un ouvrage sublime, peignant avec énergie toutes les horreurs de la vengeance, de la jalousie et de l’amour malheureux, a placé un joli petit air gai, avec un accompagnement de musette. C’est ainsi que la gaîté est à côté de la douleur la plus profonde. Je viens d’entendre une jeune fille chantant un air gai, dans la maison où sa sœur, qui venait de s’empoisonner par désespoir d’amour, rendait, peut-être, le dernier soupir. Voilà ce que se dit l’auditeur de ce sublime ouvrage, celui qui est digne de le sentir et qui comprend le petit air. Voilà comment les artistes demandent à être entendus. Voilà l’effet que produisit sur nous la petite allée de platanes et de sycomores, ces arbres qui ont une jolie écorce nankinet, des feuilles comme celles de la vigne et pour fruits des marrons épineux pendant à une longue queue[153].

XXIV
A La Même.

Marseille, le 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805).

J’ai écrit hier une lettre de huit pages à Gaëtan[154]; de peur qu’on n’en fût effarouché et qu’on ne l’ouvrît, je l’ai envoyée à Bigillion, avec prière de te la remettre, et tu la donneras à notre jeune pupille. Je l’ai laissée ouverte, afin que tu pusses voir pour la vingtième fois l’exposition d’une théorie qui est la base de toute connaissance: l’étude de la Tête et du cœur, et la théorie du Jugement et de la Volonté; voilà son véritable titre. Commentez longuement ma lettre à ce cher Gaëtan. Songe au plaisir que nous aurons si nous en faisons autre chose qu’un provincial. Pour cela, il n’y a qu’une voie, c’est de l’accoutumer (religion à part) à ne croire que ce qui lui sera démontré comme les trois angles d’un triangle, égaux à deux angles droits.

Es-tu bien sûre qu’on n’ouvre pas mes lettres? J’en reviens sans cesse là. Cette bassesse, par des gens qui raisonneraient juste, ne serait qu’une faiblesse; mais avec des gens qui n’ont ni morale, ni logique arrêtée, on ne sait jusqu’où irait leur courroux. Pense mûrement à cela.

Parle-moi, avec grands détails, de tes lectures. Tu dois être à la fin de Shakespeare. Il y a là plusieurs pièces ennuyeuses, entre autres Titus Andronicus,[155] si horrible que je n’ai jamais pu l’achever, tant elle me faisait mal. Lis-tu l’Idéologie[156]?—Si non, fais-le bien vite. Ensuite, songe à te garnir la tête de faits qui puissent baser tes jugements sur les hommes. Relis Retz, dont je suis toujours plus enthousiaste, les Conjurations de Saint Réal, plusieurs réflexions fines sur l’histoire, qu’on ne trouve que dans ses œuvres complètes; la nouvelle de Don Carlos, du même auteur. Le divin Saint Simon. La Conjuration de Russie. En général, tu ne saurais être trop avide de Mémoires particuliers. Leurs auteurs les écrivent ordinairement pour sfogare, débonder leur vanité; ils disent donc, le plus souvent, la vérité. Sur quelques anecdotes peu intéressantes, il y a deux ou trois traits uniques:

Cherche toujours De la nature humaine, de Hobbes, et lis-la, quand tu en trouveras l’occasion. Dès que j’aurai un peu d’argent, je te ferai envoyer de Paris, l’Esprit de Mirabeau, qui te donnera des idées justes et sérieuses, dégagées de cette emphase féminine, qu’ont en général les femmes et que tu n’as point. Le ton de tes lettres est parfait, en ce qu’il est extrêmement naturel. Elles font le charme d’une personne qui t’aime beaucoup et à qui j’en lis quelques passages.—Je vais m’occuper à caractériser douze originaux, que j’ai connus depuis mon arrivée à Marseille, il y a deux ou trois caractères saillants. Songe toujours au fameux quinque: Tracy—Helvétius—Duclos—Vauvenargues—Hobbes.[157]

XXV
A la Même.