Marseille, le 30 fructidor an XIII (11 septembre 1805).
Je crains que tu ne t’ennuies, ma bonne petite, et je me plains de ce que tu ne me le dis pas. D’où vient que tu ne m’écris jamais? Je mérite mieux.
Enfin, tu ne peux pas me persuader que tu ne penses pas; tristes ou gaies, ta journée est composée d’une suite d’idées, ou simples sensations, ou souvenirs, ou jugements, ou désirs; tu ne peux vivre sans penser. Même lorsqu’on est au désespoir, on pense. Eh bien, je veux la communication de ces pensées. C’est là toi-même, et comme ton bonheur fait partie du mien, il faut que je te connaisse parfaitement. Ecris-moi donc, je te le répète pour la millième fois, tout ce qui te viendra; et c’est précisément parce que tu ne sauras que me dire dès la deuxième ligne, qu’au lieu d’événements d’un faible intérêt, tu me diras ce que tu penses, ce que tu sens, ce que je brûle d’apprendre, en un mot.
Le grand problème de ta vie serait d’apprendre à vaincre la première répugnance que l’ennui donne pour tous ses remèdes. C’est là ce qui rend cette maladie presque incurable. Il faut avoir une volonté ferme pour en venir à bout, et rien ne donne une volonté ferme que l’habitude de succès obtenus après une longue dispute. Quand je suis ennuyé, je regarde le dos de mes livres; il me semble qu’ils n’ont rien d’intéressant. Si j’ai le courage d’en ouvrir un et la persévérance d’en lire vingt pages, je me trouve intéressé.
Quand on est ennuyé, il faut éviter de réfléchir sur soi. C’est comme un homme qui a la jaunisse, il ne doit pas regarder la carte géographique des pays par où il doit passer; il verrait tout en jaune. Le jaune est la couleur de la Suède; il croirait donc que toute la terre est Suède, et supposant que sa tête fût mise à prix par le roi de Suède, il serait au désespoir; ce désespoir serait l’effet de sa jaunisse. Voilà ce que j’éprouve toutes les fois que je vais à Grenoble; aussi, à la dernière, ai-je presque entièrement évité de songer à mon sort futur.
Je suis heureux ici, ma bonne amie, je suis tendrement aimé d’une femme que j’adore avec fureur[158]. Elle a une belle âme; belle n’est pas le mot, c’est sublime! J’ai quelquefois le malheur d’en être jaloux. L’étude que j’ai faite des passions me rend soupçonneux, parce que je vois tous les possibles. Comme elle est moins riche que toi et que même elle n’a presque rien, je vais acheter une feuille de papier timbré, pour faire mon testament et lui donner tout, après elle à ma fille[159]. Je crois bien que je n’ai pas grand chose; mais enfin, j’aurais fait tout ce que j’aurais pu. Si tout cela ne produisait rien, que je vinsse à mourir, qu’un jour tu fusses riche, je te recommande cette âme tendre, qui n’a pour seul défaut que de se laisser accabler par le malheur. Tu le connais ce défaut; tu sais combien une âme sensible qui a pitié de vous, vous console! Ainsi, quand même tu ne serais pas riche, donne pour larme à ma cendre, une tendre amitié pour M. G.[160] et pour ma fille.
L’Europe vient de perdre un grand poète, Schiller[161].
XXVI
A la Même.
Marseille, le 9 Vendémiaire (1er octobre 1805).
Une fois dans le monde, tu verras l’égoïsme isoler tous les êtres. Tu rencontreras, avec la plus grande peine, non pas une âme héroïque, mais une âme sensible. Dans Paris, ville immense, après dix ans de soins, tu parviendras peut-être à réunir une société de trente hommes spirituels et sensibles; mais tu auras, dès le premier jour, toutes les jouissances que donnent les arts.