Lambert avait de l'ambition, il était mécontent de son sort; pour l'améliorer, il entreprit d'élever des vers à soie, à l'exemple de ma tante Séraphie, qui s'abîmait la poitrine en faisant des vers à soie à Saint-Vincent. (Pendant ce temps je respirais, la maison de Grenoble, dirigée par mon grand-père et la sage Elisabeth, devenait agréable pour moi. Je me hasardais quelquefois à sortir sans l'indispensable compagnie de Lambert.)

Ce meilleur ami que j'eusse avait acheté un mûrier (près de Saint-Joseph), il élevait ses vers à soie dans la chambre de quelque maîtresse.

En ramassant (cueillant) lui-même les feuilles de ce mûrier, il tomba, on nous le rapporta sur une échelle. Mon grand-père le soigna comme un fils. Mais il y avait commotion au cerveau, la lumière ne faisait plus d'impression sur ses pupilles, il mourut au bout de trois jours. Il poussait dans le délire, qui ne le quitta jamais, des cris lamentables qui me perçaient le cœur.

Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.

L'arrachement produit par la perte de ma mère avait été de la folie où il entrait, à ce qui me semble, beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation. J'étais navré et sur le point de tomber (ce qui fut vertement blâmé par Séraphie) en entrant dix fois le jour dans la chambre de mon ami dont je regardais la belle figure, il était mourant et expirant.

Je n'oublierai jamais ses beaux sourcils noirs et cet air de force et de santé que son délire ne faisait qu'augmenter. Je le voyais saigner, après chaque saignée je voyais tenter l'expérience de la lumière devant les yeux (sensation qui me fut rappelée le soir de la bataille de Landshut, je crois, 1809).

J'ai vu une fois, en Italie, une figure de saint Jean regardant crucifier son ami et son Dieu qui, tout-à-coup, me saisit par le souvenir de ce que j'avais éprouvé, vingt-cinq ans auparavant, à la mort du pauvre Lambert, c'est le nom qu'il prit dans la famille après sa mort. Je pourrais remplir encore cinq ou six pages de souvenirs clairs qui me restent de cette grande douleur. On le cloua dans sa bière, on l'emporta...

Sunt lacrimae rerum.

Le même côté de mon cœur est ému par certains accompagnements de Mozart dans Don Juan.