La chambre du pauvre Lambert était située sur le grand escalier, à côté de l'armoire aux liqueurs[4].
Huit jours après sa mort, Séraphie se mit fort justement en colère parce qu'on lui servit je ne sais quel potage (à Grenoble: soupe) dans une petite écuelle de faïence ébréchée, que je vois encore (quarante ans après l'événement), et qui avait servi à recevoir le sang de Lambert pendant une des saignées. Je fondis en larmes tout-à-coup, au point d'avoir des sanglots qui m'étouffaient. Je n'avais jamais pu pleurer à la mort de ma mère. Je ne commençai à pouvoir pleurer que plus d'un an après, seul, pendant la nuit, dans mon lit. Séraphie, en me voyant pleurer Lambert, me fit une scène. Je m'en allai à la cuisine en répétant à demi-voix et comme pour me venger: infâme! infâme!
Mes plus doux épanchements avec mon ami avaient lieu pendant qu'il travaillait à scier le bois au bûcher[5], séparé de la cour, en C, par une cloison à jours, formée de montants de noyer façonnés au tour, comme une balustrade de jardin[6].
Après sa mort, je me plaçais dans la galerie, au second étage de laquelle j'apercevais parfaitement les montants de la balustrade, qui me semblaient superbes pour faire des toupies. Quel âge pouvais-je avoir alors? Cette idée de toupie indique du moins l'âge de ma raison. Je pense à une chose, je puis faire rechercher l'extrait mortuaire du pauvre Lambert, mais Lambert était-il un nom de baptême ou de maison? Il me semble que son frère, qui tenait un petit café de mauvais ton, rue de Bonne, près de la caserne, s'appelait aussi Lambert. Mais quelle différence, grand Dieu! Je trouvais alors qu'il n'y avait rien de si commun que ce frère, chez lequel Lambert me conduisait quelquefois. Car, il faut l'avouer, malgré mes opinions parfaitement et foncièrement républicaines[7] mes parents m'avaient parfaitement communiqué leurs goûts aristocratiques et réservés. Ce défaut m'est resté et par exemple m'a empêché, il n'y a pas dix jours, de cueillir une bonne fortune. J'abhorre la canaille (pour avoir des communications avec), en même temps que sous le nom de peuple je désire passionnément son bonheur, et que je crois qu'on ne peut le procurer qu'en lui faisant des questions sur un objet important, c'est-à-dire en l'appelant à se nommer des députés.
Mes amis, ou plutôt prétendus amis, partent de là pour mettre en doute mon sincère libéralisme. J'ai horreur de ce qui est sale, or le peuple est toujours sale à mes yeux. Il n'y a qu'une exception pour Rome, mais là la saleté est cachée par la férocité. (Par exemple, l'unique saleté du petit abbé sarde Crobras; mais mon respect sans bornes pour son énergie. Son procès de cinq ans avec ses chefs. Ubi missa, ibi menia. Peu d'hommes sont de cette force. Les princes Caetani savent parfaitement ces histoires de M. Crobras, de Sartène, je crois, en Sardaigne[8].)
Les .....[9] que je me donnais au point H sont incroyables. C'était au point de me faire éclater une veine. Je viens de me faire mal en les mimiquant au moins quarante ans après. Qui se souvient de Lambert aujourd'hui, autre que le cœur de son ami!
J'irai plus loin, qui se souvient d'Alexandrine, morte en janvier 1815, il y a vingt ans?
Qui se souvient de Métilde, morte eu 1825? Ne sont-elles pas à moi, moi qui les aime mieux que tout le reste du monde? Moi qui pense passionnément à elles dix fois la semaine, et souvent deux heures de suite[10]?