[10] ... souvent deux heures de suite?—On lit au verso du fol. 225: «Idée: Aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet que le troisième jour. Aller seul incognito à Claix, à la Bastille, à La Tronche.»
CHAPITRE XV[1]
Ma mère avait eu un rare talent pour le dessin, disait-on souvent dans la famille. «Hélas! que ne faisait-elle pas bien?» ajoutait-on avec un profond soupir. Après quoi, silence triste et long. Le fait est qu'avant la Révolution, qui changea tout dans ces provinces reculées, on enseignait le dessin à Grenoble aussi ridiculement que le latin. Dessiner, c'était faire avec de la sanguine des hachures bien parallèles et imitant la gravure; on donnait peu d'attention au contour.
Je trouvais souvent de grandes têtes à la sanguine dessinées par ma mère.
Mon grand-père allégua cet exemple, ce précédent tout-puissant, et malgré Séraphie j'allai apprendre à dessiner chez M. Le Roy. Ce fut un grand point de gagné; comme M. Le Roy demeurait dans la maison Teisseire, avant le grand portail des Jacobins[2], peu à peu on me laissa aller seul chez lui et surtout revenir.
Cela était immense pour moi. Mes tyrans, je les appelais ainsi en voyant courir les autres enfants, souffraient que j'allasse seul de P en R[3]. Je compris qu'en allant fort vite, car on comptait les minutes, et la fenêtre de Séraphie donnait précisément sur la place Grenette, je pourrais faire un tour sur la place de la Halle, à laquelle on arrivait par le portail L. Je n'étais exposé que pendant le trajet de R en L. L'horloge de Saint-André, qui réglait la ville, sonnait les quarts, je devais sortir à trois heures et demie ou quatre heures (je ne me souviens pas bien lequel) de chez M. Le Roy et cinq minutes après être rentré. M. Le Roy, ou plutôt madame Le Roy, une diablesse de trente-cinq ans, fort piquante et avec des yeux charmants, était spécialement chargée sous menace, je pense, de perdre un élève payant bien, de ne me laisser sortir[4] qu'à trois heures et quart. Quelquefois, en montant, je m'arrêtais des quarts d'heure entiers, regardant par la fenêtre de l'escalier, en F, sans autre plaisir que de me sentir libre; dans ces rares moments, au lieu d'être employée à calculer les démarches de mes tyrans, mon imagination se mettait à jouir de tout.
Ma grande affaire fut bientôt de deviner si Séraphie serait à la maison à trois heures et demie, heure de ma rentrée. Ma bonne amie Marion (Marie Thomasset, de Vinay), servante de Molière et qui détestait Séraphie, m'aidait beaucoup. Un jour que Marion m'avait dit que Séraphie sortait après le café, vers trois heures, pour aller chez sa bonne amie madame Vignon, la boime[5], je me hasardai à aller au Jardin-de-Ville (rempli de petits polissons gamins). Pour cela, je traversai la place Grenette en passant derrière la baraque des châtaignes et la pompe, et en me glissant par la voûte du jardin.
Je fus aperçu, quelque ami ou protégé de Séraphie me trahit, scène le soir devant les grands-parents. Je mentis, comme de juste, sur la demande de Séraphie:
«As-tu été au Jardin-de-Ville?»