Là-dessus, mon grand-père me gronda doucement et poliment, mais ferme, pour le mensonge. Je sentais vivement ce que je ne savais exprimer. Mentir n'est-il pas la seule ressource des esclaves? Un vieux domestique, successeur du pauvre Lambert, sorte de La Rancune, fidèle exécuteur des ordres des parents et qui disait avec morosité en parlant de soi: «Je suis assassineur (sic) de pots-de-chambre», fut chargé de me conduire chez M. Le Roy. J'étais libre les jours où il allait à Saint-Vincent chercher des fruits.

Cette lueur de liberté me rendit furieux. «Que me feront-ils après tout, me dis-je, où est l'enfant de mon âge qui ne va pas seul?»

Plusieurs fois j'allai au Jardin-de-Ville; si l'on s'en apercevait on me grondait, mais je ne répondais pas. On menaça de supprimer le maître de dessin, mais je continuai mes courses. Alléché par un peu de liberté, j'étais devenu féroce. Mon père commençait à prendre sa grande passion pour l'agriculture et il allait souvent à Claix[6]. Je crus m'apercevoir qu'en son absence je commençais à faire peur à Séraphie. Ma tante Elisabeth, par fierté espagnole, n'ayant pas d'autorité légitime, restait neutre; mon grand-père, d'après son caractère à la Fontenelle, abhorrait les cris; Marion et ma sœur Pauline étaient hautement pour moi. Séraphie passait pour folle aux yeux de bien des gens, et par exemple aux yeux de nos cousines, mesdames Colomb et Romagnier, femmes excellentes. (J'ai pu les apprécier après que j'ai eu l'âge de raison et quelque expérience de la vie.) Dans ces temps-là un mot de Mme Colomb me faisait rentrer en moi-même, ce qui me fait supposer qu'avec de la douceur on eût tout fait de moi, probablement un plat Dauphinois bien retors. Je me mis à résister à Séraphie, j'avais à mon tour des accès de colère abominables.

«Tu n'iras plus chez M. Le Roy», disait-elle.

Il me semble, en y pensant bien, qu'il y eut une victoire de Séraphie, et par conséquent, interruption dans les leçons de dessin.

La Terreur était si douce à Grenoble que mon père, de temps à autre, allait habiter sa maison, rue des Vieux-Jésuites. Là, je vois M. Le Roy me donnant leçon sur le grand bureau[7] noir du cabinet de mon père[8], et me disant à la fin de la leçon:

«Monsieur, dites à votre cher père que je ne puis plus venir pour trente-cinq (ou quarante-cinq) francs par mois.»

Il s'agissait d'assignats qui dégringolaient ferme (terme du pays). Mais quelle date donner à cette image fort nette qui m'est revenue tout-à-coup? Peut-être était-ce beaucoup plus tard, à l'époque où je peignais à la gouache.

Les dessins de M. Le Roy étaient ce qui m'importait le moins. Ce maître me faisait faire[9] des yeux de profil et de face, et des oreilles à la sanguine d'après d'autres dessins gravés à la manière du crayon.