M. Le Roy était un Parisien fort poli, sec et faible, vieilli par le libertinage le plus excessif (telle est mon impression, mais comment pouvais-je justifier ces mots: le plus excessif?), du reste poli, civilisé comme on l'est à Paris, ce qui me faisait l'effet de: excessivement poli, à moi accoutumé à l'air froid, mécontent, nullement civilisé qui fait la physionomie ordinaire de ces Dauphinois si fins. (Voir le caractère de Sorel père, dans le Rouge, mais où diable sera le Rouge en 1880?—Il aura passé les sombres bords.)
Un soir, à la nuit tombante, il faisait froid, j'eus l'audace de m'échapper, apparemment en allant rejoindre ma tante Elisabeth chez madame Colomb; j'osai entrer à la Société des Jacobins, qui tenait ses séances dans l'église de Saint-André. J'étais rempli des héros de l'histoire romaine, je me voyais un jour un Camille ou un Cincinnatus, ou tous les deux à la fois[10]. Dieu sait à quelle peine je m'expose, me disais-je, si quelque espion de Séraphie (c'est mon idée d'alors) m'aperçoit ici? Le président était en P, des femmes mal mises en F, moi en H[11].
On demandait la parole et on parlait avec assez de désordre. Mon grand-père se moquait habituellement, et gaiement, de leurs façons de parler. Il me sembla sur-le-champ que mon grand-père avait raison, l'impression fut peu favorable, je trouvai horriblement vulgaires ces gens que j'aurais voulu aimer[12]. Cette église étroite et haute était fort mal éclairée, j'y trouvai beaucoup de femmes de la dernière classe. En un mot, je fus alors comme aujourd'hui, j'aime le peuple, je déteste les oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants de vivre avec le peuple.
J'emprunterai pour un instant[13] la langue de Cabanis. J'ai la peau beaucoup trop fine, une peau de femme (plus tard j'avais toujours des ampoules après avoir tenu mon sabre pendant une heure), je m'écorche les doigts, que j'ai fort bien, pour un rien, en un mot la superficie de mon corps est de femme. De là peut-être une horreur incommensurable pour ce qui a l'air sale, ou humide, ou noirâtre. Beaucoup de ces choses se trouvaient aux Jacobins de Saint-André.
En rentrant, une heure après, chez madame Colomb, ma tante au caractère espagnol me regarda d'un air fort sérieux. Nous sortîmes: quand nous fûmes seuls dans la rue, elle me dit:
«Si tu t'échappes ainsi, ton père s'en apercevra...
—Jamais de la vie, si Séraphie ne me dénonce pas.
—Laisse-moi parler... Et je ne me soucie pas d'avoir à parler de toi avec ton père. Je ne te mènerai plus chez Mme Colomb.»
Ces paroles, dites avec beaucoup de simplicité, me touchèrent; la laideur des Jacobins m'avait frappé, je fus pensif le lendemain et les jours suivants: mon idole était ébranlée. Si mon grand-père avait deviné ma sensation, et je lui aurais tout dit s'il m'en eût parlé au moment où nous arrosions les fleurs sur la terrasse, il pouvait ridiculiser à jamais les Jacobins et me ramener au giron de l'Aristocratie (ainsi nommée alors, aujourd'hui parti légitimiste ou conservateur). Au lieu de diviniser les Jacobins, mon imagination eut été employée à se figurer et à exagérer la saleté de leur salle de Saint-André.
Cette saleté laissée à elle-même fut bientôt effacée par quelque récit de bataille gagnée qui faisait gémir ma famille.