Vers cette époque, les arts s'emparaient de mon imagination, par la voie des sens, dirait un prédicateur. Il y avait dans l'atelier de M. Le Roy un grand et beau paysage: une montagne rapide très voisine de l'œil, garnie de grands arbres; au pied de cette montagne un ruisseau peu profond, mais large, limpide, coulait de gauche à droite au pied des derniers arbres. Là, trois femmes presque nues (ou sans presque) se baignaient gaiement. C'était presque le seul point clair dans cette toile de trois pieds et demi sur deux et demi.
Ce paysage, d'une verdure charmante, trouvant une imagination préparée par Félicia, devint pour moi l'idéal du bonheur. C'était un mélange de sentiments tendres et de douce volupté. Se baigner ainsi avec des femmes si aimables[14]!
L'eau était d'une limpidité qui faisait un beau contraste avec les puants ruisseaux des Granges, remplis de grenouilles et recouverts d'une pourriture verte. Je prenais la plante verte qui croît sur ces sales ruisseaux pour une corruption. Si mon grand-père m'eût dit: « C'est une plante, le moisi même qui gâte le pain est une plante», mon horreur eût rapidement cessé. Je ne l'ai surmontée tout-à-fait qu'après que M. Adrien de Jussieu, dans notre voyage à Naples (1832), (cet homme si naturel, si sage, si raisonnable, si digne d'être aimé), m'eut parlé au long de ces petites plantes, toujours un peu signes de pourriture à mes yeux, quoique je susse vaguement que c'étaient des plantes.
Je n'ai qu'un moyen d'empêcher mon imagination de me jouer des tours, c'est de marcher droit à l'objet. Je vis bien cela en marchant sur les deux pièces de canon (dont il est parlé dans le certificat du général Michaud)[15].
Plus tard, je veux dire vers 1805, à Marseille, j'eus le plaisir délicieux de voir ma maîtresse, supérieurement bien faite, se baigner dans l'Huveaune couronnée de grands arbres (dans la bastide de madame Roy).
Je me rappelai vivement le paysage de M. Le Roy, qui pendant quatre ou cinq ans avait été pour moi l'idéal du bonheur voluptueux. J'aurais pu m'écrier, comme je ne sais quel niais d'un des romans de 1832: Voilà mon idéal!
Tout cela, comme on sent, est fort indépendant du mérite du paysage, qui était probablement un plat d'épinards, sans perspective aérienne.
Plus tard, le Traité nul, opéra de Gaveau, fut pour moi le commencement de la passion qui s'est arrêtée au Matrimonio segreto, rencontré à Ivrée (fin de mai 1800), et à Don Juan.