Mon respect du texte n'est pas allé non plus jusqu'à reproduire l'orthographe parfois fantaisiste de l'auteur; outre qu'il emploie des formes orthographiques maintenant désuètes, il tombe parfois dans l'irrégularité absolue. Il s'en excuse à plusieurs reprises, et remarque, par exemple: «Voilà l'orthographe de la passion: orreur! » Ou bien: «Voilà déjà que j'oublie l'orthographe, comme il m'arrive dans les grands transports de passion!»
Ce tempérament passionné rend aussi la ponctuation des plus irrégulières. Stendhal eut rarement le souci de la virgule, du point et virgule, voire même du point. Il laissait à ses éditeurs le soin de mettre au net sa rédaction. Je n'ai cru devoir respecter scrupuleusement que ses coupures d'alinéas. J'estime que l'alinéa est plus qu'une élégance typographique, il marque les étapes de la pensée d'un écrivain.
J'aurai donné une idée complète du manuscrit de la Vie de Henri Brulard en décrivant encore deux de ses particularités.
Il forme, je l'ai déjà dit, trois gros volumes in-quarto, plus deux cahiers. C'est beaucoup pour 878 pages, même écrites au recto seulement, et pourvues parfois de bis, de ter et même de quater. Mais Beyle a laissé de nombreuses pages blanches à la fin, souvent même au milieu des chapitres. Dans quel but? Cela est difficile à démêler. Mieux vaut ne rien dire que d'échafauder de hasardeuses hypothèses.
Enfin, le manuscrit est accompagné d'une vingtaine de gravures au trait; la plupart ont été insérées dans le premier volume, quelques-unes ornent le second, et le troisième en est complètement dépourvu. Ces gravures reproduisent des tableaux de vieux maîtres italiens aimés de Beyle: Pérugin, Mantegna, Titien, et surtout Raphaël et le Dominiquin. Certaines proviennent d'une revue d'art alors en faveur: L'Ape Italiana. Deux d'entre elles portent des notes au crayon, hâtivement griffonnées par Stendhal. Au bas de la Vocation des saints Pierre et André, l'auteur a écrit: «A Saint-André della Valle, admirable Dominiquin»; et, sous la Sainte Famille d'Annibal Carrache, il note: «Physionomie commune: les grands peintres ne vivaient qu'avec des ouvriers, Annibal Carrache par exemple (la Reine de Saba, aux Loges de Raphaël, canaille).»
Outre ces gravures, Stendhal a joint au premier volume un petit portrait à l'aquarelle, peu poussé, mais de facture large et agréable. Il note de sa main que ce portrait est celui de Don Philippe Caetani. Deux ébauches au crayon accompagnent le portrait; des légendes de Stendhal annoncent le «baron Aulajani» et la «main de la comtesse Sandre». Une note de Casimir Stryienski attribue le portrait de Don Philippe—dubitativement d'ailleurs et sans aucune preuve—à Abraham Constantin, peintre sur porcelaine et miniaturiste, fort lié avec Beyle, et qui effectivement séjournait à Rome en 1835.
Telle est cette masse touffue et cependant si vivante qui constitue le manuscrit de la Vie de Henri Brulard.