Tout fut nouveau pour moi dans l'étrange folie qui, tout-à-coup, se trouva maîtresse de toutes mes pensées. Tout autre intérêt s'évanouit pour moi. A peine je reconnus le sentiment dont la peinture m'avait charmé dans la Nouvelle Héloïse, encore moins était-ce la volupté de Félicia. Je devins tout-à-coup indifférent et juste pour tout ce qui m'environnait, ce fut[3] l'époque de la mort de ma haine pour feu ma tante Séraphie.
Mlle Kably jouait dans la comédie les rôles de jeunes premières, elle chantait aussi dans l'opéra-comique.
On sent bien que la vraie comédie n'était pas à mon usage. Mon grand-père m'étourdissait sans cesse du grand mot: la connaissance du cœur humain. Mais que pouvais-je savoir sur ce cœur humain? Quelques prédictions tout au plus, accrochées dans les livres, dans Don Quichotte particulièrement, le seul presque qui ne m'inspirât pas de la méfiance; tous les autres avaient été conseillés par mes tyrans, car mon grand-père (nouveau converti, je pense) s'abstenait de plaisanter sur les livres que mon père et Séraphie me faisaient lire [4].
Il me fallait donc la comédie romanesque, c'est-à-dire le drame peu noir, présentant des malheurs d'amour et non d'argent (le drame noir et triste s'appuyant sur le manque d'argent m'a toujours fait horreur comme bourgeois et trop vrai).
Mlle Kably brillait dans Claudine, de Florian.
Une jeune Savoyarde, qui a eu un petit enfant, au Montanvert, d'un jeune voyageur élégant, s'habille en homme et, suivie de son petit marmot, fait le métier de décrotteur sur une place de Turin. Elle retrouve son amant qu'elle aime toujours, elle devient son domestique, mais cet amant va se marier.
L'auteur qui jouait l'amant, nommé Poussi, ce me semble,—ce nom me revient huit à coup après tant d'années,—disait avec un naturel parfait: «Claude! Claude!» dans un certain moment où il grondait son domestique qui lui disait du mal de sa future. Ce ton de voix retentit encore dans mon âme, je vois l'acteur.
Pendant plusieurs mois, cet ouvrage, souvent redemandé par le public, me donna les plaisirs les plus vifs, et je dirais les plus vifs que m'aient donnés les ouvrages d'art, si, depuis longtemps, mon plaisir n'avait été l'admiration tendre, la plus dévouée et la plus folle.
Je n'osais pas prononcer le nom de Mlle Kably; si quelqu'un la nommait devant moi, je sentais un mouvement singulier près du cœur, j'étais sur le point de tomber. Il y avait comme une tempête dans mon sang.