Si quelqu'un disait la Kably, au lieu de: Mademoiselle Kably, j'éprouvais un sentiment de haine et d'horreur[5], que j'étais à peine maître de contenir.

Elle chantait de sa pauvre petite voix faible dans Le Traité nul, opéra de Gaveau (pauvre d'esprit, mort fou quelques années plus tard).

Là commença mon amour pour la musique, qui a peut-être été ma passion la plus forte et la plus coûteuse; elle dure encore à cinquante-deux[6] ans, et plus vive que jamais. Je ne sais combien de lieues je ne ferais pas à pied, ou à combien de jours de prison je ne me soumettrais pas pour entendre Don Juan ou le Matrimonio Segreto, et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort. Mais, pour mon malheur, j'exècre la musique médiocre (à mes yeux elle est un pamphlet satyrique contre la bonne, par exemple le Furioso de Donizetti, hier soir, Rome, Valle[7]. Les Italiens, bien différents de moi, ne peuvent souffrir une musique dès qu'elle a plus de cinq ou six ans. L'un d'eux disait devant moi, chez madame ...[8]: «Une musique qui a plus d'un an peut-elle être belle?»)

Quelle parenthèse, grand Dieu[9]! En relisant, il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit[10].


J'appris par cœur, et avec quels transports! ce filet de vinaigre continu et saccadé qu'on appelait Le Traité nul.

Un acteur passable, qui jouait gaiement le rôle du valet (je vois aujourd'hui qu'il avait la véritable insouciance d'un pauvre diable qui n'a que de tristes pensées à la maison, et qui se livre à son rôle avec bonheur), me donna les premières idées du comique, surtout au moment où il arrange la contre-danse qui finit par: Mathurine nous écoutait...

Un paysage de la forme et de la grandeur d'une lettre de change, où il y avait beaucoup de gomme-gutte fortifiée par du bistre, surtout sur le premier plan à gauche, que j'avais acheté chez M. Le Roy, et que je copiais alors avec délices, me semblait absolument la même chose que le jeu de cet acteur comique, qui me faisait rire de bon cœur quand Melle Kably n'était pas en scène; s'il lui adressait la parole, j'étais attendri, enchanté. De là vient, peut-être qu'encore aujourd'hui la même sensation m'est souvent donnée par un tableau ou par un morceau de musique. Que de fois j'ai trouvé cette identité dans le musée Brera, à Milan (1814-1812)!

Cela est d'un vrai et d'une force que j'ai peine à exprimer, et que d'ailleurs on croirait difficilement.

Le mariage, l'union intime de ces deux beaux-arts, a été à jamais cimenté, quand j'avais douze ou treize ans, par quatre ou cinq mois du bonheur le plus vif et de la sensation de volupté la plus forte, et allant presque jusqu'à la douleur, que j'aie jamais éprouvée.