En effet, l'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. Jamais je n'ai eu peur de rien que de voir la femme que j'aime regarder un rival avec intimité. J'ai très peu de colère contre le rival: il fait son affaire, pensé-je, mais ma douleur est sans bornes et poignante; c'est au point que j'ai besoin de m'abandonner sur un banc de pierre, à la porte de la maison. J'admire tout dans le rival préféré (le chef d'escadrons Gibory et Mme Martin, palazzo Aguissola, Milan).
Aucun autre chagrin ne produit chez moi la millième partie de cet effet.
Auprès de l'Empereur, j'étais attentif, zélé, ne pensant nullement à ma cravate, à la grande différence des autres. (Exemple: un soir, à 7 heures, à ...[15], en Lusace, campagne de 1813, le lendemain de la mort du duc de Frioul.)
Je ne suis ni timide, ni mélancolique en écrivant et m'exposant au risque d'être sifflé; je me sens plein de courage et de fierté quand j'écris une phrase qui serait repoussée par l'un de ces deux géants (de 1835): MM. de Chateaubriand ou Villemain.
Sans cloute, en 1880, il y aura quelque charlatan adroit, mesuré, à la mode, comme ces Messieurs aujourd'hui. Mais si on lit ceci on me croira envieux, ceci me désole; ce plat vice bourgeois est, ce me semble, le plus étranger à mon caractère.
Réellement, je ne suis que mortellement jaloux des gens qui font la cour à une femme que j'aime; bien plus, je le suis même de ceux qui lui ont fait la cour, dix ans avant moi. (Par exemple, le premier amant de Babet, à Vienne, en 1809.
«Tu le recevais dans ta chambre!
—Tout était chambre pour nous, nous étions seuls dans le château, et il avait les clefs.»
Je sens encore le mal que me firent ces paroles, c'était pourtant en 1809, il y a vingt-sept ans; je vois cette naïveté parfaite de la jolie Babet; elle me regardait.)