Quel désappointement quand elle ne jouait pas, et qu'on donnait quelque tragédie!

Quel transport de joie pure, tendre, triomphante, quand je lisais son nom sur l'affiche! Je la vois encore, cette affiche, sa forme, son papier, ses caractères.

J'allais successivement lire ce nom chéri à trois ou quatre des endroits auxquels on affichait: à la porte des Jacobins[2], à la voûte du Jardin[3], à l'angle[4] de la maison de mon grand-père. Je ne lisais pas seulement son nom, je me donnais le plaisir de relire toute l'affiche. Les caractères un peu usés du mauvais imprimeur qui fabriquait cette affiche devinrent chers et sacrés pour moi, et, durant de longues années, je les ai aimés, mieux que de plus beaux[5].

Même, je me rappelle ceci: en arrivant à Paris, en novembre 1799, la beauté des caractères me choqua; ce n'étaient plus ceux qui avaient imprimé le nom de Kably[6].

Elle partit, je ne puis dire l'époque. Pendant longtemps je ne pus plus aller au spectacle. J'obtins d'apprendre la musique, ce ne fut pas sans peine: la religion de mon père était choquée d'un art si profane, et mon grand-père n'avait pas le plus petit goût pour cet art.

Je pris un maître de violon, nommé Mention, l'homme le plus plaisant: c'était là l'ancienne gaieté française mêlée de bravoure et d'amour. Il était fort pauvre, mais il avait le cœur d'artiste; un jour que je jouais plus mal qu'à l'ordinaire, il ferma le cahier, disant: «Je ne donne plus leçon.»

J'allai chez un maître de clarinette, nommé Hoffmann (rue de Bonne), bon allemand; je jouais un peu moins mal. Je ne sais comment je quittai ce maître pour passer chez M. Holleville, rue Saint-Louis, vis-à-vis Mme Barthélemy, notre cordonnière. Violon fort passable, il était sourd, mais distinguait la moindre fausse note. Je me rencontrais là avec M. Félix Faure (aujourd'hui pair de France, Premier Président, jugeur d'août 1835). Je ne sais comment je quittai Holleville.

Enfin, j'allai prendre leçon de musique vocale, à l'insu de mes parents, à six heures du matin, place Saint-Louis, chez un fort bon chanteur.

Mais rien n'y faisait: j'avais horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs italiens, un, entre autres, où je lisais Amore, ou je ne sais quoi, nello cimento: je comprenais: dans le ciment, dans le mortier. J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour l'apprendre. Le seul piano eût pu me faire tourner la difficulté, mais j'étais né dans une famille essentiellement inharmonique.

Quand, dans la suite, j'ai écrit sur la musique, mes amis m'ont fait une objection principale de cette ignorance. Mais je dois dire sans affectation aucune qu'au même moment je sentais dans le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement qu'à travers un cristal. Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!