Les Bigillion habitaient rue Chenoise (je ne suis pas sûr du nom [10]), cette rue qui débouchait entre la voûte de Notre-Dame et une petite rivière sur laquelle était bâti le couvent des Augustins. Là était un fameux bouquiniste que je visitais souvent. Au-delà était l'oratoire où mon père avait été en prison[11] quelques jours avec M. Colomb[12], père de Romain Colomb, le plus ancien de mes amis (en 1836)[13].

Dans cet appartement, situé au troisième étage, vivait avec les Bigillion leur sœur, Mlle Victorine Bigillion, fort simple, fort jolie, mais nullement d'une beauté grecque; au contraire, c'était une figure profondément allobroge[14]. Il me semble qu'on appelle cela aujourd'hui la race Galle. (Voir le Dr Edwards et M. Antoine de Jussieu; c'est du moins ce dernier qui m'a fait croire à cette classification.)


Mademoiselle Victorine avait de l'esprit et réfléchissait beaucoup; elle était la fraîcheur même. Sa figure était parfaitement d'accord avec les fenêtres à croisillons de l'appartement qu'elle occupait avec ses deux frères, sombre quoique au midi et au troisième étage; mais la maison vis-à-vis était énorme. Cet accord parfait me frappait, ou plutôt j'en sentais l'effet, mais je n'y comprenais rien.

Là, souvent j'assistais au souper des deux frères et de la sœur. Une servante de leur pays, simple comme eux, le leur préparait, ils mangeaient du pain bis, ce qui me semblait incompréhensible, à moi qui n'avais jamais mangé que du pain blanc.

Là était tout mon avantage à leur égard; à leurs yeux, j'étais d'une classe supérieure: le petit-fils[15] de M. Gagnon, membre du jury de l'École centrale, était noble et eux, bourgeois tendant au paysan. Ce n'est pas qu'il y eut chez eux regret ni sotte admiration; par exemple, ils aimaient mieux le pain bis que le pain blanc, et il ne dépendait que d'eux de faire bluter leur farine pour avoir du pain blanc[16].

Nous vivions là en toute innocence, autour de cette table de noyer couverte d'une nappe de toile écrue, Bigillion, le frère aîné, 14 ou 15 ans, Rémy 12, Mlle Victorine 13, moi 13, la servante 17.

Nous formions une société bien jeune[17], comme on voit, et aucun grand parent pour nous gêner. Quand M. Bigillion, le père, venait à la ville pour un jour ou deux, nous n'osions pas désirer son absence, mais il nous gênait.

Peut-être bien avions-nous tous un an de plus, mais c'est tout au plus, mes deux dernières années 1799 et 1798 furent entièrement absorbées par les mathématiques et Paris au bout; c'était donc 1797 ou plutôt 1796, or en 1796 j'avais treize ans[18].