2° Ce père, bourgeois de campagne fort aisé, habitait Saint-Ismier, village situé à une porte de Grenoble, vers l'Est, dans une position fort agréable dans la vallée de l'Isère. Ce bon campagnard, amateur du vin, de la bonne chère et des Fauchons paysannes, avait loué un petit appartement à Grenoble pour ses deux fils qui y faisaient leur éducation. L'aîné se nommait Bigillion, suivant l'usage de notre province, le cadet Rémy, humoriste, homme singulier, vrai Dauphinois, mais généreux, un peu jaloux, même alors, de l'amitié que Bigillion et moi avions l'un pour l'autre.
Fondée sur la plus parfaite bonne foi, cette amitié fut intime au bout de quinze jours. Il avait pour oncle un moine savant et, ce me semble, très peu moine, le bon Père Morlon, bénédictin peut-être, qui, dans mon enfance, avait bien voulu, par amitié pour mon grand-père, me confesser une ou deux fois. J'avais été bien surpris de son ton de douceur et de politesse, bien différent de l'âpre pédantisme des cuistres morfondus, auxquels mon père me livrait le plus souvent, tels que M. l'abbé Rambault.
Ce bon Père Morlon a eu une grande influence sur mon esprit; il avait Shakespeare traduit par Letourneur, et son neveu Bigillion emprunta pour moi, successivement, tous les volumes de cet ouvrage considérable[5] pour un enfant, dix-huit ou vingt volumes.
Je crus renaître en le lisant. D'abord, il avait l'immense avantage de n'avoir pas été loué et prêché par mes parents, comme Racine. Il suffisait qu'ils louassent une chose de plaisir pour me la faire prendre en horreur.
Pour que rien ne manquât au pouvoir de Shakespeare sur mon cœur, je crois même que mon père m'en dit du mal.
Je me méfiais de ma famille sur toutes choses[6]; mais en fait de beaux-arts ses louanges suffisaient pour me donner un dégoût mortel pour les plus belles choses. Mon cœur, bien plus avancé que l'esprit [7], sentait vivement qu'elle les louait comme les kings louent aujourd'hui la religion[8], c'est-à-dire avec une seconde foi. Je sentais bien confusément, mais bien vivement et avec un feu que je n'ai plus, que tout beau moral, c'est-à-dire d'intérêt dans l'artiste, tue tout ouvrage d'art. J'ai lu continuellement Shakespeare de 1796 à 1799. Racine, sans cesse loué par mes parents, me faisait l'effet d'un plat hypocrite. Mon grand-père m'avait conté l'anecdote de sa mort pour n'avoir plus été regardé par Louis XIV. D'ailleurs, les vers m'ennuyaient comme allongeant la phrase et lui faisant perdre de sa netteté. J'abhorrais coursier au lieu de cheval. J'appelais cela de l'hypocrisie.
Comment, vivant solitaire dans le sein d'une famille parlant fort bien, aurais-je pu sentir le langage plus ou moins noble? Où aurais-je pris le langage non élégant?
Corneille me déplaisait moins. Les auteurs qui me plaisaient alors à la folie furent Cervantès, Don Quichotte, et l'Arioste (tous les trois traduits), dans des traductions. Immédiatement après venait Rousseau, qui avait le double défaut (drawback) de louer les prêtres et d'être loué par mon père. Je lisais avec délices les Contes de La Fontaine et Félicia. Mais ce n'étaient pas des plaisirs littéraires. Ce sont de ces livres qu'on ne lit que d'une main, comme disait Mme * * *[9].
Quand, en 1824, au moment de tomber amoureux de Clémentine, je m'efforçais de ne pas laisser absorber mon âme par la contemplation de ses grâces (je me souviens d'un grand combat, un soir, au concert de M. du Bignon, où j'étais à côté du célèbre général Foy; Clémentine, ultra, n'allait pas dans cette maison), quand, dis-je, j'écrivis Racine et Shakespeare, on m'accusa de jouer la comédie et de renier mes premières sensations d'enfance, on voit combien était vrai, ce que je me gardai de dire (comme incroyable), que mon premier amour avait été pour Shakespeare, et entre autres pour Hamlet et Roméo et Juliette.