Je me gardai bien de parler à mes parents d'autres amis que je fis à cette époque: MM. Galle, La Bayette...[9]
Galle était fils d'une veuve qui l'aimait uniquement et le respectait, par probité, comme le maître de la fortune; le père devait être quelque vieil officier. Ce spectacle, si singulier pour moi, m'attachait et m'attendrissait. Ah! si ma pauvre mère eût vécu, me disais-je. Si, du moins, j'avais eu des parents dans le genre de madame Galle, comme je les eusse aimés! Mme Galle me respectait beaucoup, comme le petit-fils de M. Gagnon, le bienfaiteur des pauvres, auxquels il donnait des soins gratuits, et même deux livres de bœuf pour faire du bouillon. Mon père était inconnu.
Galle était pâle, maigre, crinche, marqué de petite vérole, d'ailleurs d'un caractère très froid, très modéré, très prudent. Il sentait qu'il était maître absolu de la petite fortune et qu'il ne fallait pas la perdre. Il était simple, honnête, et nullement hâbleur ni menteur. Il me semble qu'il quitta Grenoble et l'École centrale avant moi pour aller à Toulon et entrer dans la marine.
C'était aussi à la marine que se destinait l'aimable La Bavette, neveu ou parent de l'amiral (c'est-à-dire contre-amiral ou vice-amiral) Morard de Galles.
Il était aussi aimable et aussi noble que Galle était estimable. Je me souviens encore des charmantes après-midi que nous passions, devisant ensemble à la fenêtre de sa petite chambre. Elle était au troisième étage d'une maison donnant sur la nouvelle place du Département[10]. Là, je partageais son goûter: des pommes et du pain bis. J'étais affamé de toute conversation sincère et sans hypocrisie. A ces deux mérites, communs à tous mes amis, La Bavette joignait une grande noblesse de sentiments et de manières[11] et une tendresse d'âme non susceptible de passion profonde, comme Bigillion, mais plus élégante dans l'expression.
Il me semble qu'il me donna de bons conseils dans le temps de mon amour pour Mlle Kably, dont j'osai lui parler, tant il était sincère et bon. Nous mettions ensemble toute notre petite expérience des femmes, ou plutôt toute notre petite science puisée dans les romans lus par nous. Nous devions être drôles à entendre.
Bientôt après le départ de ma tante Séraphie, j'avais lu et adoré les Mémoires secrets de Duclos[12], que lisait mon grand-père.
Ce fut, ce me semble, à la salle de mathématiques que je fis la connaissance de Galle et de La Bayette; ce fut certainement là que je pris de l'amitié pour Louis de Barral (maintenant le plus ancien et le meilleur de mes amis; c'est l'être au monde qui m'aime le plus, il n'est aussi, ce me semble, aucun sacrifice que je ne fisse pour lui).