Ma famille, malgré l'état de médecin et d'avocat, se croyait être sur le bord de la noblesse, les prétentions de mon père n'allaient même à rien moins que celles de gentilhomme déchu. Tout le mépris qu'on exprima, ce soir-là, pendant tout le souper, était fondé sur l'état de bourgeois de campagne de M. Bigillion, père de mes amis, et sur ce que son frère cadet, homme très fin, était directeur de la prison départementale, place Saint-André, une sorte de geôlier bourgeois.

Cette famille avait reçu saint Bruno à la Grande-Chartreuse en....[4]. Rien n'était mieux prouvé, cela était autrement respectable que la famille B[ey]le, juge du village de Sassenage sous les seigneurs du moyen-âge. Mais le bon Bigillion père, homme de plaisir, fort aisé dans son village, ne dînait point chez M. de Marcieu ou chez Mme de Sassenage et saluait le premier mon grand-père du plus loin qu'il l'apercevait, et, de plus, parlait de M. Gagnon avec la plus haute considération.

Cette sortie de hauteur amusait une famille qui, par habitude, mourait d'ennui, et dans tout le souper j'avais perdu l'appétit en entendant traiter ainsi mes amis. On me demanda ce que j'avais. Je répondis que j'avais goûté fort tard. Le mensonge est la seule ressource de la faiblesse. Je mourais de colère contre moi-même: quoi! j'avais été assez sot pour parler à mes parents de ce qui m'intéressait?

Ce mépris me jeta dans un trouble profond; j'en vois le pourquoi en ce moment, c'était Victorine. Ce n'était donc pas avec cet animal terrible, si redouté, mais si exclusivement adoré, une femme comme il faut et jolie, que j'avais le bonheur de faire, chaque soir, la conversation presque intime?

Au bout de quatre ou cinq jours de peine cruelle, Victorine l'emporta, je la déclarai plus aimable et plus du monde que ma famille triste, ratatinée (ce fut mon mot), sauvage, ne donnant jamais à souper, n'allant jamais dans un salon où il y eût dix personnes, tandis que Mlle Bigillion assistait souvent chez M. Faure, à Saint-Ismier, et chez les parents de sa mère, à Chapareillan, à des dîners de vingt-cinq personnes. Elle était même plus noble, à cause de la réception de saint Bruno, en 1080[5].

Bien des années après, j'ai vu le mécanisme de ce qui se passa alors dans mon cœur et, faute d'un meilleur mot, je l'ai appelé cristallisation (mot qui a si fort choqué ce grand littérateur, ministre de l'Intérieur en 1833, M. le comte d'Argout, scène plaisante racontée par Clara Gazul[6]).

Cette absolution du mépris dura bien cinq ou six jours, pendant lesquels je ne songeais à autre chose. Cette insulte si glorieusement mince mit un fait nouveau entre Mlle Kably et mon état actuel. Sans que mon innocence s'en doutât, c'était un grand point: entre le chagrin et nous il faut mettre des faits nouveaux, fût-ce de se casser le bras.

Je venais d'acheter un Bezout d'une bonne édition, et de le faire relier avec soin (peut-être existe-t-il encore à Grenoble, chez M. Alexandre Mallein, directeur des Contributions); j'y traçai une couronne de feuillage, et au milieu un V majuscule[7]. Tous les jours je regardais ce monument.

Après la mort de Séraphie j'aurais pu, par besoin d'aimer, me réconcilier avec ma famille; ce trait de hauteur mit Victorine[8] entre eux et moi; j'aurais pardonné l'imputation d'un crime à la famille Bigillion, mais le mépris! Et mon grand-père était celui qui l'avait exprimé avec le plus de grâce, et par conséquent d'effet!