CHAPITRE XXVIII[1]

Le sévère Rémy aurait vu de fort mauvais œil que je fisse la cour à sa sœur, Bigillion me le fit entendre et ce fut le seul point sur lequel il n'y eut pas franchise parfaite entre nous. Souvent, vers la tombée de la nuit, après la promenade, comme je faisais mine de monter chez Victorine, je recevais un adieu hâtif qui me contrariait fort. J'avais besoin d'amitié et de parler avec franchise, le cœur ulcéré par tant de méchancetés, dont, à tort ou à raison, je croyais fermement avoir été l'objet.

J'avouerai pourtant que cette conversation toute simple, je préférais de beaucoup l'avoir avec Victorine qu'avec ses frères. Je vois aujourd'hui mon sentiment d'alors, il me semblait incroyable de voir de si près cet animal terrible, une femme, et encore avec des cheveux superbes, un bras divinement fait quoique un peu maigre, et enfin une gorge charmante, souvent un peu découverte à cause de l'extrême chaleur. Il est vrai qu'assis contre la table de noyer, à deux pieds de Mlle Bigillion, l'angle de la table entre nous, je ne parlais aux frères que pour être bien sage. Mais pour cela je n'avais aucune envie d'être amoureux, j'étais scolato (brûlé, échaudé), comme on dit en italien, je venais d'éprouver que l'amour était une chose sérieuse et terrible. Je ne me disais pas, mais je sentais fort bien qu'au total mon amour pour Mlle Kably m'avait probablement causé plus de peines que de plaisirs.

Pendant ce sentiment pour Victorine, tellement innocent en paroles et même en idées, j'oubliais de haïr et surtout de croire qu'on me haïssait.

Il me semble qu'après un certain temps la jalousie fraternelle de Rémy se calma; ou bien il alla passer quelques mois à Saint-Ismier. Il vit peut-être que réellement je n'aimais pas, ou eut quelque affaire à lui; nous étions tous des politiques de treize ou quatorze ans. Mais dès cet âge on est très fin en Dauphiné, nous n'avons ni l'insouciance ni le... [2] du gamin de Paris, et de bonne heure les passions s'emparent de nous. Passions pour des bagatelles, mais enfin le fait est que nous désirons passionnément.

Enfin, j'allais bien cinq fois la semaine, à partir de la tombée de la nuit ou sing[3] (cloche de neuf heures, sonnée à Saint-André), passer la soirée chez Mlle Bigillion.

Sans parler nullement de l'amitié qui régnait entre nous, j'eus l'imprudence de nommer cette famille, un jour, en soupant avec mes parents. Je fus sévèrement puni de ma légèreté. Je vis mépriser, avec la pantomime la plus expressive, la famille et le père de Victorine.

«N'y a-t-il pas une fille? Ce sera quelque demoiselle de campagne.»

Je ne me rappelle que faiblement les termes d'affreux mépris et la mine de froid dédain qui les accompagnait. Je n'ai mémoire que pour l'impression brûlante que fit sur moi ce mépris.

Ce devait être absolument l'air de mépris froid et moqueur que M. le baron des Adrets employait sans doute en parlant de ma mère ou de ma tante.