Mon grand-père nous racontait souvent qu'à Romans son encre, placée sur la cheminée bien chauffée, gelait au bout de sa plume. Il ne fut pas nommé, mais fit nommer un député ou deux dont j'ai oublié les noms, mais lui n'oubliait pas le service qu'il leur avait rendu et les suivait des yeux dans l'assemblée, où il blâmait leur énergie.

J'aimais beaucoup M. d'Orbane ainsi que le gros chanoine son frère, j'allais les voir place des Tilleuls ou sous la voûte qui de la place Notre-Dame conduisait à celle des Tilleuls, à deux pas de Notre-Dame, où le chanoine chantait. Mon père ou mon grand-père envoyait à l'avocat célèbre des dindons gras à l'occasion de Noël[23].

J'aimais aussi beaucoup le Père Ducros, cordelier défroqué (du couvent situé entre le Jardin-de-Ville et l'hôtel de Franquières lequel, à mon souvenir, me semble style de la Renaissance).

J'aimais encore l'aimable abbé Chélan, curé de Risset près Claix, petit homme maigre, tout nerfs, tout feu, pétillant d'esprit, déjà d'un certain âge, qui me paraissait vieux, mais n'avait peut-être que quarante ou quarante-cinq ans et dont les discussions à table m'amusaient infiniment. Il ne manquait pas de venir dîner chez mon grand-père quand il venait à Grenoble, et le dîner était bien plus gai qu'à l'ordinaire.

Un jour, à souper, il parlait depuis trois-quarts d'heure en tenant à la main une cuillerée de fraises[24]. Enfin il porta la cuiller à la bouche.

«L'abbé, vous ne direz pas votre messe demain, dit mon grand-père.

—Pardonnez-moi, je la dirai demain, mais non pas aujourd'hui, car il est minuit passé.» Ce dialogue fit ma joie pendant un mois, cela me paraissait pétillant d'esprit. Tel est l'esprit pour un peuple ou pour un homme jeune, l'émotion est en eux;—voir les réponses d'esprit admirées par Boccace ou Vasari.

Mon grand-père, en ces temps heureux, prenait la religion fort gaiement, et ces Messieurs étaient de son avis; il ne devint triste et un peu religieux qu'après la mort de ma mère (en 1790), et encore, je pense, par l'espoir incertain de la retrouver—revoir—dans l'autre monde, comme M. de Broglie[25] qui dit en parlant de son aimable fille, morte à treize ans:

«Il me semble que ma fille est en Amérique.»