Je crois que M. l'abbé Chélan dînait à la maison[26] lors de la journée des tuiles. Ce jour-là, je vis couler le premier sang répandu par la Révolution française. C'était un malheureux ouvrier chapelier (S), blessé à mort par un coup de baïonnette (S') au bas du dos.

On quitta [la] table au milieu du dîner (T). J'étais en H et le curé Chélan en C.

Je chercherai la date dans quelque chronologie. L'image est on ne peut plus nette chez moi, il y a peut-être de cela quarante-trois ans[27].

Un M. de Clermont-Tonnerre, commandant en Dauphiné et qui occupait l'hôtel du Gouvernement, maison isolée donnant sur le rempart (avec une vue superbe sur les coteaux d'Eybens, une vue tranquille et belle, digne de Claude Lorrain) et une entrée par une belle cour rue Neuve, près de la rue des Mûriers, voulut, ce me semble, dissiper un rassemblement; il avait deux régiments, contre lesquels le peuple se défendit avec les tuiles qu'il jetait du liant des maisons, de là le nom: Journée des tuiles[28].

Un des sous-officiers de ces régiments était Bernadotte, actuel roi de Suède, une âme aussi noble que celle de Murat, roi de Naples, mais bien autrement adroit. Lefèvre, perruquier et ami de mon père, nous a souvent raconté qu'il avait sauvé la vie au général Bernadotte (comme il disait en 1804), vivement pressé au fond d'une allée. Lefèvre était un bel homme fort brave, et le maréchal Bernadotte lui avait envoyé un cadeau.

Mais tout ceci est de l'histoire, à la vérité racontée par des témoins oculaires, mais que je n'ai pas vue. Je ne veux dire à l'avenir, en Russie et ailleurs, que ce que j'ai vu.

Mes parents ayant quitté le dîner avant la fin et moi étant seul à la fenêtre de la salle-à-manger, ou plutôt à la fenêtre d'une chambre donnant sur la Grande-rue, je vis une vieille femme qui, tenant à la main ses vieux souliers, criait de toutes ses forces: «Je me révorte! Je me révorte

Elle allait de la place Grenette à la Grande-rue. Je la vis en R [29]. Le ridicule de cette révolte me frappa beaucoup. Une vieille femme contre un régiment me frappa beaucoup. Le soir même, mon grand-père me raconta la mort de Pyrrhus.

Je pensais encore à la vieille femme quand je fus distrait[30] par un spectacle tragique en O. Un ouvrier chapelier, blessé dans le dos d'un coup de baïonnette, à ce qu'on dit, marchait avec beaucoup de peine, soutenu par deux hommes sur les épaules desquels il avait les bras passés. Il était sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin ou blanc étaient remplis de sang, je le vois encore, la blessure d'où le sang sortait abondamment était au bas du dos, à peu près vis-à-vis le nombril.

On le faisait marcher avec peine pour gagner sa chambre, située au sixième étage de la maison Périer[31], et en y arrivant il mourut.