Mes parents me grondaient et m'éloignaient de la fenêtre de la chambre de mon grand-père pour que je ne visse pas ce spectacle d'horreur, mais j'y revenais toujours. Cette fenêtre appartenait à un premier étage fort bas.

Je revis ce malheureux à tous les étages de l'escalier de la maison Périer, escalier éclairé par de grandes fenêtres donnant sur la place.

Ce souvenir, comme il est naturel, est le plus net qui me soit resté de ces temps-là.

Au contraire, je retrouve à grand'peine quelques vestiges du souvenir d'un feu de joie au Fontanil (route de Grenoble à Voreppe) où l'on venait de brûler Lamoignon. Je regrettai beaucoup la vue d'une grande figure de paille habillée, le fait est que mes parents, pensant bien et fort contrariés de tout ce qui s'écartait de l'ordre (l'ordre règne dans Varsovie, dit M. le général Sébastiani vers 1632), ne voulaient pas que je fusse frappé de ces preuves de la colère ou de la force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j'étais de l'opinion contraire; on peut-être mon opinion à l'âge de huit ans est-elle cachée par celle, bien décidée, que j'eus à dix ans.

Une fois, MM. Barthélemy d'Orbane, le chanoine Barthélemy, M. l'abbé Rey, M. Bouvier, tout le monde, parlait chez mon grand-père de la prochaine arrivée de M. le maréchal de Vaux.

«Il vient faire ici une entrée de ballet», dit mon grand-père; ce mot que je ne compris pas me donna beaucoup à penser. Que pouvait-il y avoir de commun, me disais-je, entre un vieux maréchal et un balai?

Il mourut[32], le son majestueux des cloches m'émut profondément. On me mena voir la chapelle ardente (ce me semble, dans l'hôtel du Commandement, vers la rue des Mûriers, souvenir presque effacé); le spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C'était l'idée de la mort paraissant pour la première fois. J'étais mené par Lambert, domestique (valet de chambre) de mon grand-père et mon intime ami. C'était un jeune et bel homme très dégourdi.

Un de ses amis à lui vint lui dire: «La fille du Maréchal n'est qu'une avare, ce qu'elle donne de drap noir aux tambours pour couvrir leur caisse ne suffit pas pour faire une culotte. Les tambours se plaignent beaucoup, l'usage est de donner ce qu'il faut pour faire une culotte. » De retour à la maison, je trouvai que mes parents parlaient aussi de l'avarice de cette fille du maréchal.

Le lendemain fut un jour de bataille pour moi. J'obtins avec grande difficulté, ce me semble, que Lambert me mènerait voir passer le convoi. Il y avait une foule énorme. Je me vois au point H[33], entre la grande route et l'eau, près le four à chaux, à deux cents pas en-deçà et à l'orient de la Porte-de-France.

Le son des tambours voilés par le petit coupon de drap noir non suffisant pour faire une culotte m'émut beaucoup. Mais voici bien une autre affaire: je me trouvais au point H, à l'extrême gauche d'un bataillon du régiment d'Austrasie, je crois, habit blanc et parements noirs, L est Lambert me donnant la main à moi, H. J'étais à six pouces du dernier soldat du régiment, S.