Il me dit tout-à-coup:
«Eloignez-vous un peu, afin qu'en tirant je ne vous fasse pas mal.»
On allait donc tirer! et tant de soldats! ils portaient l'arme renversée.
Je mourais de peur; je lorgnais de loin la voiture noire qui s'avançait lentement par le pont de pierre[34], tirée par six ou huit chevaux. J'attendais en frémissant la décharge. Enfin, l'officier fit un cri, immédiatement suivi de la décharge de feu. Je fus soulagé d'un grand poids. A ce moment, la foule se précipitait vers la voiture drapée que je vis avec beaucoup de plaisir, il me semble qu'il y avait des cierges.
On fit une seconde, peut-être une troisième décharge, hors de la Porte-de-France, mais j'étais aguerri[35].
Il me semble que je me souviens aussi un peu du départ pour Vizille (Etats de la province, tenus au château de Vizille, bâti par le connétable de Lesdiguières). Mon grand-père adorait les antiquités et me fit concevoir une idée sublime de ce château par la façon dont il en parlait. J'étais sur le point de concevoir de la vénération pour la noblesse, mais bientôt MM. de Saint-Ferréol et de Sinard, mes camarades, me guérirent.
On portait des matelas attachés derrière les chaises de poste (à deux roues).
Le jeune Mounier, comme disait mon grand-père, vint à la maison. C'est par l'effet d'une séparation violente que sa fille et moi n'avons pas conçu par la suite une passion violente l'un pour l'autre, dernière heure que je passai sous une porte cochère, rue Montmartre, vers le boulevard, pendant une averse, en 1803 ou 1804, lorsque M. Mounier alla remplir les fonctions de préfet à Rennes[36]. (Mes lettres à son fils Edouard, lettre de Victorine, à moi adressée. Le bon est qu'Edouard croit, ce me semble, que je suis allé à Rennes.)