Dès 1832, cependant, Stendhal se préoccupait de raconter les différentes péripéties de son existence. Il écrivait, de Cività-Vecchia, le 12 juin, à son ami Di Fiore: «Quand je suis exilé ici, j'écris l'histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à novembre 1830. Je m'amuse à décrire toutes les faiblesses de l'animal; je ne l'épargne nullement...» Mais cette histoire porte le titre de Souvenirs d'Egotisme, elle n'a rien de commun avec la Vie de Henri Brulard.

En 1833, nouvelle tentative: le 15 février, Beyle commence les Mémoires de Henri B., mais écrit à peine les quelques pages du premier chapitre du livre I, que nous donnons en annexe de la présente édition.

Enfin, il se décida en 1835: le 23 novembre, il commençait son autobiographie, qu'il appela Vie de Henri Brulard, et dont il écrivit sans désemparer près de neuf cents pages.

Son idée de 1832 le hantait encore: Stendhal débute ainsi: «Je me trouvais ce matin, 16 octobre 1832...,» et affirme, quelques pages plus loin: «Je ne continue que le 23 novembre 1835.» Fantaisie d'écrivain, car le premier feuillet porte bien la date du 23 novembre 1835, et celle du 16 octobre 1831 (sic), mise en surcharge, a été ajoutée postérieurement, lorsque Beyle a revu sa première rédaction: les mots: 16 octobre 1831, et les corrections, sont de la même encre.

Le manuscrit, tel que le possède la Bibliothèque municipale de Grenoble, est formé de trois gros volumes, cotés R 299, du format 300 sur 210 millimètres, que Beyle lui-même fit relier, et, en outre, de deux cahiers, l'un compris dans le carton côté R 300, l'autre relié avec le tome XII de la collection en vingt-huit volumes, cotée R 5.896. Les trois volumes reliés contiennent respectivement les feuillets 2[1] à 248, 249 à 500, et 501 à 796; la fin de l'ouvrage (fol. 797 à 808) est dans le tome XII de la collection R 5.896; enfin, le cahier R 300 comprend (dans cet ordre) les chapitres XV, XIII et V de la présente édition. Le papier est rugueux, de couleur verdâtre, sauf à partir du feuillet 708, dans un angle duquel Stendhal a noté: «Nouveau papier, acheté à Cività-Vecchia.»

Stendhal n'a pas économisé son papier: il a couvert seulement le recto des feuillets, son écriture est large, les lignes sont très espacées. Mais il corrigeait souvent, ajoutait à son texte, l'accompagnait de réflexions; aussi, en beaucoup d'endroits, les marges, les interlignes, le verso des pages ont été abondamment surchargés.

Enfin, le texte lui-même ou bien le verso des feuillets est illustré de nombreux plans, dessinés à la diable, sans recherche des proportions ni de l'échelle, et cependant, en général, exacts dans l'ensemble. On se rappelle, en voyant ces croquis de mathématicien, que Beyle a préparé l'École polytechnique; ils dénotent un très grand souci de précision et permettent au lecteur de comprendre sans peine le texte[2]. Ils localisent, bien souvent, la situation exacte d'un évènement, et surtout d'une maison, d'un magasin. En plusieurs endroits, la légende qui accompagne le plan de Grenoble en 1793, annexé à la présente édition, a été précisée, après vérification, au moyen des dessins du manuscrit.

La Vie de Henri Brulard se présente comme très homogène de pensée et de composition; elle a été écrite, presque sans interruption, entre le 23 novembre 1835 et le 17 mars 1836, tantôt à Rome, tantôt à Cività-Vecchia. Stendhal occupait tous ses moments de loisir à sa nouvelle œuvre, et en rédigeait en moyenne dix pages par jour, ou plutôt, comme il le dit lui-même dans l'une des notes marginales de son manuscrit, «ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour et, les jours de courrier, quatre ou cinq, ou pas du tout». Au reste, «aucun travail les jours de voyage et le soir d'arrivée».

Le résultat de ce travail est du plus haut intérêt pour le biographe et le critique, non seulement à cause du texte lui-même, mais aussi à cause des notes et des observations que Stendhal a semées dans les marges et au verso des feuillets. Manuscrit vivant entre tous, où l'auteur se raconte avec toute la sincérité dont il est susceptible, où parfois il se juge lui-même, où très souvent il met le lecteur au courant des plus petits faits de sa vie journalière; aussi, l'ouvrage est à la fois la synthèse de l'enfance et de la jeunesse de Beyle, et le tableau de son existence en Italie, ou plus exactement à Rome, à la fin de 1835 et au commencement de 1836.

Cette autobiographie est certainement, de tous ses livres, celui que Stendhal a composé avec le plus de plaisir. Il dit, le premier jour: « J'ai fait allumer du feu et j'écris ceci, sans mentir, j'espère, sans me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami.» Et il ajoute encore, le 6 avril 1836, après avoir rédigé la dernière page[3]: «Écrire ce qui suit était une consolation.»