C'est même plus que du plaisir, c'est de la passion: à mesure que les souvenirs reviennent en foule, l'écriture se précipite, de mauvaise devient parfois énigmatique, surtout lorsque Beyle, emporté par son sujet, laisse tomber le jour et trace dans l'obscurité des signes presque indéchiffrables.

Il est facile de constater, d'ailleurs, que la passion l'entraîne. Au début, Stendhal est résolu à produire une œuvre bien écrite et bien composée. Puis, le chaos de ses souvenirs l'embarrasse, le flot des pensées fait bouillonner tumultueusement le style, qui se charge d'incidentes, de parenthèses, de réflexions qui n'ont rien de commun avec le sujet, si bien que cet aveu échappe à l'auteur: «En relisant, il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce manuscrit.»

La Vie de Henri Brulard, en effet, telle que nous la possédons, n'est qu'une ébauche, et une ébauche inachevée. On dirait d'un livre écrit en voyage; et, de fait, c'est un peu cela: Beyle résidait le moins possible au siège de son consulat, et passait le plus clair de son temps à Rome; son manuscrit fit donc plusieurs fois le trajet de Rome à Cività-Vecchia. Et puis, le nerveux écrivain accuse d'autres causes: les devoirs de sa charge de consul, qu'il appelle dédaigneusement le «métier», ensuite le froid de l'hiver, et surtout l'ennui qui l'accable au milieu des «sauvages» d'Italie. Lui-même explique cet état d'esprit dans une longue note ajoutée à l'un des cahiers du manuscrit[4]:

«Pourquoi Rome m'est pesante.

«C'est que je n'ai pas une société, le soir, pour me distraire de mes idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais jusqu'à étourdissement et impossibilité de marcher. Six heures sonnant, il fallait pourtant aller dîner... J'allais dans un salon; là, à moins qu'il ne fût bien piètre, j'étais absolument distrait de mon travail du matin, au point d'en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi, à une heure.

«Voilà ce qui me manque à Rome: la société est si languissante!...

«Tout cela ne peut me distraire de mes idées du matin, de façon que, quand je reprends mon travail, le lendemain, au lieu d'être frais et délassé, je suis abîmé, éreinté, et, après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de mon travail, j'en ai réellement usé les idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia ou à Ravenne (1835, octobre); cet intervalle est trop long, j'ai oublié mon travail. Voilà pourquoi le Chasseur vert[5] languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Rome.»

Stendhal réduisit cet inconvénient au minimum en ne se séparant de son manuscrit dans aucun de ses déplacements. Commencée à Rome le 23 novembre 1835, la Vie de Henri Brulard est continuée à Cività-Vecchia du 5 au 10 décembre; à Rome de nouveau du 13 décembre 1835 au 7 février 1836; à Cività-Vecchia du 24 février au 17 mars, avec quelques corrections, faites à Rome les 22 et 23 mars. Enfin Stendhal en reste là: le 26 mars 1836, dit-il, «annonce du congé pour Lutèce; l'imagination vole ailleurs, ce travail en est interrompu». Et il ajoute avec mélancolie: «L'ennui engourdit l'esprit, trop éprouvé de 1832 à 1836, Rome. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se ressent sans doute de cet engourdissement[6]