Tout cela ne peut me distraire des idées du matin, de façon que quand je reprends mon travail le lendemain, au lieu d'être frais et soulagé je suis absolument éreinté.

Et après quatre ou cinq jours de cette vie, je me dégoûte de mon travail, j'en ai réellement tué les idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours à Cività-Vecchia et à Ravenne (1835, octobre). Cet intervalle est trop long, j'ai oublié mon travail. Voilà pourquoi le Chasseur vert languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me déplaît dans Omar.»


[CHAPITRE VI][1]

Après la mort de ma mère, mon grand-père fut au désespoir. Je vois, mais aujourd'hui seulement, que c'était un homme qui devait avoir un caractère dans le genre de celui de Fontenelle, modeste, prudent, discret, extrêmement aimable et amusant avant la mort de sa fille chérie. Depuis, il se renfermait souvent dans un silence discret. Il n'aimait au monde que cette fille et moi[2].

Son autre fille, Séraphie, l'ennuyait et le vexait; il aimait la paix par-dessus tout, et elle ne vivait que de scènes. Mon bon grand-père, pensant à son autorité de père, se faisait de vifs reproches de ne pas montrer les dents (c'est une expression du pays; je les conserve, sauf à les traduire plus tard en français de Paris, je les conserve en ce moment pour mieux me rappeler les détails qui m'arrivent en foule). M. Gagnon estimait et craignait sa sœur, qui lui avait préféré dans la jeunesse un frère mort à Paris, chose que le frère survivant ne lui avait jamais pardonné, mais avec son caractère à la Fontenelle, aimable et pacifique, il n'y paraissait nullement; j'ai deviné cela plus tard.

M. Gagnon avait une sorte d'aversion pour son fils, Romain Gagnon, mon oncle, jeune homme brillant et parfaitement aimable.

C'est la possession de cette qualité qui brouillait, ce me semble, le père et le fils; ils étaient tous deux, mais dans des genres différents, les hommes les plus aimables de la ville. Mon grand-père était plein de mesure dans les plaisanteries et son esprit fin et froid pouvait passer inaperçu. Il était d'ailleurs un prodige de science pour ce temps-là (où florissait la plus drôle d'ignorance). Les sots ou les envieux (MM. Champel, Tournus (le cocu), Tourte) lui faisaient sans cesse, pour se venger, des compliments sur sa mémoire. Il savait, croyait et citait les auteurs approuvés sur toutes sortes de sujets.

«Mou fils n'a rien lu», disait-il quelquefois avec humeur. Rien n'était plus vrai, mais il était impossible de s'ennuyer dans une société où était M. Gagnon le fils. Son père lui avait donné un charmant appartement dans sa maison et l'avait fait avocat. Dans une ville de parlement, tout le monde aimait la chicane, et vivait de la chicane, et faisait de l'esprit sur la chicane. Je sais encore un nombre de plaisanteries sur le pétitoire et le possessoire.

Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour ses menus plaisirs, et mon oncle achetait des habits brodés de mille écus et entretenait des actrices.