Je n'ai fait qu'entrevoir ces choses, que je pénétrais par les demi-mots de mon grand-père. Je suppose que mon oncle recevait des cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s'habillait magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres. Il faut savoir que, dans notre pays et alors, il n'y avait rien de mal à recevoir de l'argent de Mme Dulauron, ou de Mme de Marcieu, ou de Mme de Sassenage, pourvu qu'on le dépensât hic et nunc et qu'on ne thésaurisât pas. Hic et nunc est une façon de parler que Grenoble devait à son parlement.

Il est arrivé plusieurs fois que mon grand-père, arrivant chez M. de Quinsonnas ou dans un autre cercle, apercevait un jeune homme richement vêtu et que tout le inonde écoutait, c'était son fils.

«Mon père ne me connaissait pas ces habits, me disait mon oncle, je m'éclipsais au plus vite et rentrais pour reprendre le modeste frac. Quand mon père me disait: Mais faites-moi un peu le plaisir de me dire où vous prenez les frais de cette toilette.—Je joue et j'ai du bonheur, répondais-je.—Mais alors, pourquoi ne pas payer vos dettes?—Et madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit qu'elle m'avait acheté! continuait mon oncle. Je m'en tirais par quelque calembredaine.»

Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre encore aujourd'hui: les Liaisons dangereuses avaient été composées à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d'artillerie, et peignaient les mœurs de Grenoble.

J'ai encore connu Mme de Merteuil, c'était Mme de Montmort, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la maison Drevon au Chevallon, près l'église de Saint-Vincent, entre le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du chemin séparait le domaine de Mme de Montmort (ou loué par Mme de Montmort) et celui de M. Henri Gagnon. La jeune personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une demoiselle de Blacons, de Voreppe.

Cette famille est exemplaire par la tristesse, la dévotion, la régularité et l'ultracisme, ou du moins était exemplaire vers 1814, quand l'Empereur m'envoya commissaire dans la 7me division militaire avec le vieux sénateur comte de Saint-Vallier, un des roués de l'époque de mon oncle et qui me parla beaucoup de lui comme ayant fait faire d'insignes folies à mesdames N. et N., j'ai oublié les noms. Alors j'étais brûlé du feu sacré et ne songeais qu'aux moyens de repousser les Autrichiens, ou du moins de les empêcher d'entrer aussi vite.

J'ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil, comme un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu peut voir ces choses, dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.


[1] Le chapitre VI est le chapitre IV bis du manuscrit (R 299, fol. 75 à 81).—Écrit à Rome, le 2 décembre 1835.