[2] Il n'aimait au monde que cette fille et moi.Et moi a été ajouté au crayon par Stendhal.


CHAPITRE VII[1]

La famille était clone composée, à l'époque de la mort de ma mère, vers 1790, de MM. Gagnon père, 60 ans; Romain Gagnon, son fils, 25; Séraphie, sa fille, 24; Elisabeth, sa sœur, 64; Chérubin Beyle, son gendre, 43; Henri, son fils, 7; Pauline, sa fille, 4; Zénaïde, sa fille, 2.

Voilà les personnages du triste drame de ma jeunesse, qui ne me rappelle presque que souffrances et profondes contrariétés morales. Mais voyons un peu le caractère de ces personnages.

Mon grand-père, Henri Gagnon (60 ans); sa fille Séraphie, ce diable femelle dont je n'ai jamais su l'âge, elle pouvait avoir 22 ou 24 ans; sa sœur Elisabeth Gagnon (64 ans), grande femme maigre, sèche, avec une belle figure italienne, caractère parfaitement noble, mais noble avec les raffinements et les scrupules de conscience espagnols. Elle a à cet égard formé mon cœur et c'est à ma tante Elisabeth que je dois les abominables duperies de noblesse à l'espagnole dans lesquelles je suis tombé pendant les premiers trente ans de ma vie. Je suppose que ma tante Elisabeth, riche (pour Grenoble), était restée fille à la suite d'une passion malheureuse. J'ai appris[2] quelque chose comme cela de la bouche de ma tante Séraphie dans ma première jeunesse.

La famille était enfin composée de mon père.

Joseph-Chérubin Beyle, avocat au Parlement du pays, ultra et chevalier de la Légion d'honneur, adjoint au maire de Grenoble, mort en 1819, à 72 ans, dit-on, ce qui le suppose né en 1747. Il avait donc, en 1790, quarante-trois ans[3].

C'était un homme extrêmement peu aimable, réfléchissant toujours à des acquisitions et à des ventes de domaines, excessivement fin, accoutumé à vendre aux paysans et à acheter d'eux, archi-Dauphinois. Il n'y avait rien de moins espagnol et de moins follement noble que cette âme-là, aussi était-il antipathique à ma tante Elisabeth. Il était de plus excessivement ridé et laid, et déconcerté et silencieux avec les femmes, qui pourtant lui étaient nécessaires.

Cette dernière qualité lui avait donné l'intelligence de la Nouvelle-Héloïse et des autres ouvrages de Rousseau, dont il ne parlait qu'avec adoration, tout en le maudissant comme impie, car la mort de ma mère le jeta dans la plus haute et la plus absurde dévotion[4]. Il s'imposa l'obligation de dire tous les offices d'un prêtre, il fut même question pendant trois ou quatre ans de son entrée dans les ordres, et probablement il fut retenu par le désir de me laisser sa place d'avocat; il allait être consistorial: c'était une distinction noble parmi les avocats, dont il parlait comme un jeune lieutenant de grenadiers parle de la croix. Il ne m'aimait pas comme individu, mais comme fils devant continuer sa famille.