Il aurait été bien difficile qu'il m'aimât: 1° il voyait clairement que je ne l'aimais point, jamais je ne lui parlais sans nécessité, car il était étranger à toutes ces belles idées littéraires et philosophiques qui faisaient la base de mes questions à mon grand-père et des excellentes réponses de ce vieillard aimable. Je le voyais fort peu. Ma passion pour quitter Grenoble, c'est-à-dire lui, et ma passion pour les mathématiques,—seul moyen que j'avais de quitter cette ville que j'abhorrais et que je hais encore, car c'est là que j'ai appris à connaître les hommes,—ma passion mathématique me jeta dans une profonde solitude de 1797 à 1799. Je puis dire avoir travaillé pendant ces deux années et même pendant une partie de 1790 comme Michel-Ange travailla à la Sixtine.

Depuis mon départ, à la fin d'octobre 1799,—je me souviens de la date parce que le 18 brumaire, 9 novembre, je me trouvais à Nemours,—je n'ai été pour mon père qu'un demandeur d'argent, la froideur a sans cesse augmenté, il ne pouvait pas dire un mot qui ne me déplût. Mon horreur était de vendre un champ à un paysan en finassant pendant huit jours, à l'effet de gagner 300 francs; c'était là sa passion.

Rien de plus naturel. Son père, qui portait, je crois, le grand nom de Pierre Beyle, mourut de la goutte, à Claix, à l'improviste, à 63 ans. Mon père à 18 ans (c'était donc vers 1765) se trouva avec un domaine à Claix rendant 800 ou 1.800 francs, c'est l'un des deux, une charge de procureur et dix sœurs à établir, une mère, riche héritière, c'est-à-dire ayant peut-être 60.000 francs et en sa qualité d'héritière ayant le diable au corps. Elle m'a encore longtemps souffleté dans mon enfance quand je tirais la queue à son chien Azor (chien de Bologne à longues soies blanches). L'argent fut donc, et avec raison, la grande pensée de mon père, et moi je n'y ai jamais songé qu'avec dégoût. Cette idée me représente des peines cruelles, car en avoir ne me fait aucun plaisir, en manquer est un vilain malheur.

Jamais peut-être le hasard n'a rassemblé deux êtres plus foncièrement antipathiques que mon père et moi.

De là l'absence de tout plaisir dans mon enfance, de 1790 à 1799. Cette saison, que tout le monde[5] dit être celle des vrais plaisirs de la vie, grâce à mon père n'a été pour moi qu'une suite de douleurs amères et de dégoûts. Deux diables étaient déchaînés contre ma pauvre enfance, ma tante Séraphie et mon père, qui dès 1791 devint son esclave.

Le lecteur peut se rassurer sur le récit de mes malheurs, d'abord il peut sauter quelques pages, parti que je le supplie de prendre, car j'écris à l'aveugle, peut-être des choses fort ennuyeuses même pour 1835, que sera-ce en 1880?

En second lieu, je n'ai presque aucun souvenir de la triste époque 1790-1795, pendant laquelle j'ai été un pauvre petit bambin persécuté, toujours grondé à tout propos, et protégé seulement par un sage à la Fontenelle qui ne voulait pas livrer bataille pour moi, et d'autant qu'en ces batailles son autorité supérieure à tout lui commandait d'élever davantage la voix, or c'est ce qu'il avait le plus en horreur; et ma tante Séraphie qui, je ne sais pourquoi, m'avait pris en guignon, le savait bien aussi.

Quinze ou vingt jours après la mort de ma mère, mon père et moi nous retournâmes coucher dans la triste maison, moi dans un petit lit vernissé fait en cage, placé dans l'alcôve de mon père. Il renvoya ses domestiques et mangea chez mon grand-père, qui jamais ne voulut entendre parler de pension. Je crois que c'est par intérêt[6] pour moi que mon grand-père se donna ainsi la société habituelle d'un homme qui lui était antipathique.