«Mais, monsieur, pourquoi enseigner à cet enfant le système céleste de Ptolémée, que vous savez être faux?

—Mais il explique tout, et d'ailleurs est approuvé par l'Eglise.»

Mon grand-père ne put digérer cette réponse et souvent la répétait, mais en riant; il ne s'indignait jamais contre ce qui dépendait des autres, or mon éducation dépendait de mon père, et moins M. Gagnon avait d'estime pour son savoir, plus il respectait ses droits de père.

Mais cette réponse de l'abbé, souvent répétée par mon grand-père, que j'adorais, acheva de faire de moi un impie forcené et d'ailleurs l'être le plus sombre. Mon grand-père savait l'astronomie, quoiqu'il ne comprit rien au calcul; nous passions les soirées d'été sur la magnifique terrasse de son appartement, là il me montrait la grande et la petite Ourse et me parlait poétiquement des bergers de la Chaldée et d'Abraham. Je pris ainsi de la considération pour Abraham, et je dis à Reytiers: Ce n'est pas un coquin comme ces autres personnages de la Bible.

Mon grand-père avait à lui, ou emprunté à la bibliothèque publique, dont il avait été le promoteur, un exemplaire in-4° du voyage de Bruce en Nubie et Abyssinie. Ce voyage avait des gravures, de là son influence immense sur mon éducation.

J'exécrais tout ce que m'enseignaient mon père et l'abbé Raillane. Or, mon père me faisait réciter par cœur la géographie de Lacroix, l'abbé avait continué; je la savais bien, par force, mais je l'exécrais.

Bruce, descendant des rois d'Ecosse, me disait mon excellent grand-père, me donna un goût vif pour toutes les sciences dont il parlait. De là mon amour pour les mathématiques et enfin cette idée, j'ose dire de génie: Les mathématiques peuvent me faire sortir de Grenoble.


[1] Le chapitre VIII est le chapitre VI du manuscrit (fol. 99 à 121).—Écrit à Cività-Vecchia, les 5 et 6 décembre 1835.