CHAPITRE X[1]
LE MAITRE DURAND
Je ne trouve aucune mémoire de la manière dont je fus délivré de la tyrannie Raillane. Ce coquin-là aurait dû faire de moi un excellent jésuite[2], digne de succéder à mon père, ou un soldat crapuleux, coureur de filles et de cabarets. Le tempérament eût, comme chez Fielding, absolument voilé l'ignoble. Je serais donc l'une ou l'autre de ces deux aimables choses, sans mon excellent grand-père qui, à son insu, me communiqua son culte pour Horace, Sophocle, Euripide et la littérature élégante. Par bonheur, il méprisait tous les galants écrivains ses contemporains, je ne fus point empoisonné par les Marmontel, Dorat et autres canailles. Je ne sais pourquoi il faisait à tous moments des protestations de respect en faveur des prêtres, qui dans le fait lui faisaient horreur comme quelque chose de sale. Les voyant impatronisés dans son salon par sa fille Séraphie et mon père, son gendre, il était parfaitement poli à leur égard comme avec tout le monde. Pour parler de quelque chose, il parlait littérature et, par exemple, des auteurs sacrés, quoiqu'il ne les aimât guère. Mais cet homme si poli avait toutes les peines du monde à dissimuler[3] le profond dégoût que lui donnait leur ignorance. «Quoi, même l'abbé Fleury, leur historien, ils l'ignorent!» Je surpris un jour ce propos, qui redoubla ma confiance en lui.
Je découvris bientôt après qu'il se confessait fort rarement. Il était extrêmement poli envers la religion[4] plutôt que croyant. Il eut été dévot s'il avait pu croire de retrouver dans le ciel sa fille Henriette (M. le duc de Bro[glie] dit: «Il me semble que ma fille est en Amérique»), mais il n'était que triste et silencieux. Dès qu'il arrivait quelqu'un, par politesse il parlait et racontait des anecdotes.
Peut-être M. Raillane fut-il obligé de se cacher pour refus de serment à la Constitution civile du clergé. Quoi qu'il en soit, son éloignement fut pour moi le plus grand événement possible, et je n'en ai pas de souvenir.
Ceci constitue un défaut de ma tête, dont je découvre plusieurs exemples, depuis trois ans que m'est venue, sur l'esplanade de San Pietro in Montorio (Janicule), l'idée lumineuse que j'allais avoir cinquante[5] ans et qu'il était temps de songer au départ, et auparavant de se donner le plaisir de regarder un instant en arrière. Je n'ai aucune mémoire des époques ou des moments où j'ai senti trop vivement. Une de mes raisons pour me croire brave, c'est que je me souviens avec une clarté parfaite des moindres circonstances des duels où je me suis trouvé engagé. A l'armée, quand il pleuvait, et que je marchais dans la boue, cette bravoure était suffisante tout juste; mais quand je n'avais pas été mouillé durant la nuit précédente, et que mon cheval ne glissait pas sous moi, la témérité la plus périlleuse était pour moi, à la lettre, un vrai plaisir. Mes camarades raisonnables devenaient sérieux et pâles, ou bien tout rouges, Mathis devenait plus gai, et Forisse plus raisonnable. C'est comme actuellement, je ne pense jamais à la possibilité of wanting of a thousand francs, ce qui me semble pourtant l'idée dominante, la grande pensée de mes amis de mon âge, qui ont une aisance dont je suis bien loin (par exemple, MM. Besan[6], Kolon[7], etc.); mais je m'égare. La grande difficulté d'écrire ces mémoires, c'est de n'avoir et de n'écrire juste que les souvenirs relatifs à l'époque que je tiens par les cheveux; par exemple, il s'agit maintenant des temps, évidemment moins malheureux, que j'ai passés sous le maître Durand.
C'était un bonhomme de quarante-cinq ans peut-être, gros et rond de toutes les manières, qui avait un grand fils de dix-huit ans fort aimable, que j'admirais de loin et qui plus tard fut, je pense, amoureux de ma sœur. Il n'y avait rien de moins jésuite[8] et de moins sournois que ce pauvre M. Durand; de plus il était poli, vêtu avec une stricte économie, mais jamais salement. A la vérité, il ne savait pas un mot de latin, mais ni moi non plus, et cela n'était pas fait pour nous brouiller.
Je savais par cœur le Selectæ e profanis, et surtout l'histoire d'Androclès et de son lion, je savais de même l'Ancien Testament et peut-être un peu de Virgile et de Cornélius Nepos. Mais si l'on m'eût donné, écrite en latin, la permission d'un congé de huit jours, je n'y eusse rien compris. Le malheureux latin fait par des modernes, le De Viris illustribus, où l'on parlait de Romulus, que j'aimais fort, était inintelligible pour moi. Hé bien! M. Durand était de même, il savait par cœur les auteurs qu'il expliquait depuis vingt ans, mais mon grand-père ayant essayé une ou deux fois de le consulter sur quelque difficulté de son Horace non expliqué par Jean Bond (ce mot faisait mon bonheur; au milieu de tant d'ennuis, quel plaisir de pouvoir rire de Jambon!), M. Durand ne comprenait pas même ce qui faisait l'objet de la discussion.
Ainsi la méthode était pitoyable et, si je le voulais, j'enseignerais le latin en dix-huit mois à un enfant d'une intelligence ordinaire. Mais n'était-ce rien que d'être accoutumé à manger de la vache enragée, deux heures le matin et trois heures le soir? C'est une grande question. (Vers 1819, j'ai enseigné l'anglais en vingt-six jours à M. Antonio Clerichetti, de Milan, qui souffrait sous un père avare. Le trentième jour, il vendit à un libraire sa traduction des interrogatoires de la princesse de Galles (Caroline de Brunswick), insigne catin que son mari, roi et prodiguant les millions, n'a pas pu convaincre de l'avoir fait ce que sont 95 maris sur 100.)