Donc, je n'ai aucune souvenance de l'événement qui me sépara de M. Raillane.
Après la douleur de tous les moments, fruit de la tyrannie de ce jésuite[9] méchant, je me vois tout-à-coup établi chez mon excellent grand-père, couché dans un petit cabinet en trapèze à côté de sa chambre, et recevant des leçons de latin du bonhomme Durand qui venait, ce me semble, deux fois par jour, de dix à onze heures et de deux à trois. Mes parents tenaient toujours fermement au principe de ne pas me laisser avoir communication avec des enfants du commun. Mais les leçons de M. Durand avaient lieu en présence de mon excellent grand-père, en hiver dans sa chambre, au point M, en été dans le grand salon du côté de la terrasse, en M', quelquefois en M" dans une antichambre où l'on ne passait presque jamais[10].
Les souvenirs de la tyrannie Raillane m'ont fait horreur jusqu'en 1814; vers cette époque je les ai oubliés, les événements de la Restauration absorbaient mon horreur et mon dégoût. C'est ce dernier sentiment tout seul que m'inspirent les souvenirs du maître Durand à la maison, car j'ai aussi suivi son cours à l'École centrale, mais alors j'étais heureux, du moins comparativement, je commençais à être sensible au beau paysage formé par la vue des collines d'Eybens et d'Echirolles et par le beau pré anglais de la porte de Bonne, sur lesquels dominait la fenêtre de l'École, heureusement située au troisième étage du collège[11]; on réparait le reste[12].
Il paraît qu'en hiver M. Durand venait me donner leçon de sept heures du soir à huit. Du moins, je me vois sur une petite table éclairée par une chandelle, M. Durand presque en rang d'oignons[13] avec la famille, devant le feu de mon grand-père, et par un demi à droite faisant face à la petite table où moi, H, étais placé[14].
C'est là que M. Durand commença à m'expliquer les Métamorphoses d'Ovide. Je le vois encore, ainsi que la couleur jaune ou racine de buis de la couverture du livre. Il me semble qu'à cause du sujet trop gai il y eut une discussion entre Séraphie, qui avait le diable au corps plus que jamais, et son père. Par amour de la belle littérature, il tint ferme et au lieu des horreurs sombres de l'Ancien Testament [15], j'eus les amours de Pyrame et de Thisbé, et surtout Daphné changée en laurier. Rien ne m'amusa autant que ce conte. Pour la première fois de ma vie, je compris qu'il pouvait être agréable de savoir le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d'années.
Mais ici la chronologie de cette importante histoire demande: «Depuis combien d'années?»
En vérité, je n'en sais rien, j'avais commencé le latin à sept[16] ans, en 1790. Je suppose que l'an VII de la République correspond à 1799 à cause du rébus:
Lancette
Laitue
Rat[17]
affiché au Luxembourg à propos du Directoire.
Il me semble qu'en l'an V j'étais à l'École centrale.