On avait formé les bataillons d'Espérance, ou l'armée d'Espérance (chose singulière, que je ne me rappelle pas même avec certitude le nom d'une chose qui a tant agité mon enfance). Je brûlais d'être de ces bataillons que je voyais défiler. Je vois aujourd'hui que c'était une excellente institution, la seule qui puisse déraciner le jésuitisme [2] en France. Au lieu de jouer à la chapelle, l'imagination des enfants pense à la guerre et s'accoutume au danger. D'ailleurs, quand la patrie les appelle à vingt ans, ils savent l'exercice, et au lieu de frémir devant l'inconnu, ils se rappellent les jeux de leur enfance.


La Terreur était si peu la Terreur à Grenoble que les aristocrates n'envoyaient pas leurs enfants.

Un certain abbé Gardon, qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait l'armée de l'Espérance. Je fis un faux, je pris un morceau de papier plus large que haut, de la forme d'une lettre de change (je le vois encore) et, en contrefaisant mon écriture, j'invitai le citoyen Gagnon à envoyer son petit-fils, Henri Beyle, à Saint-André, pour qu'il pût être incorporé dans le bataillon de l'Espérance. Cela finissait par:

«Salut et fraternité,

Gardon.»

La seule idée d'aller à Saint-André était pour moi le bonheur suprême. Mes parents firent preuve de bien peu de lumières, ils se laissèrent prendre à cette lettre d'un enfant, qui devait contenir cent fautes contre la vraisemblance. Ils eurent besoin des conseils d'un petit bossu nommé Tourte, véritable toad-eater[3], mangeur de crapauds, qui s'était faufilé à la maison par cet infâme métier. Mais comprendra-t-on cela en 1880?

M. Tourte[4], horriblement bossu et commis expéditionnaire à l'administration du Département, s'était faufilé à la maison comme être subalterne, ne s'offensant de rien, bon flatteur de tous. J'avais déposé mon papier dans l'entredeux des portes formant antichambre sur l'escalier tournant, au point A[5].

Mes parents, fort alarmés, appelèrent au conseil le petit Tourte qui, en sa capacité de scribe officiel, connaissait apparemment la signature de M. Gardon. Il demanda de mon écriture, compara avec sa sagacité de commis expéditionnaire, et mon pauvre petit artifice pour sortir de cage fut découvert. Pendant qu'on délibérait sur mon sort, on m'avait relégué dans le cabinet d'histoire naturelle de mon grand-père, formant vestibule sur notre magnifique terrasse[6]. Là je m'amusais à faire sauter en l'air (locution du pays) une boule de terre glaise rouge que je venais de pétrir. J'étais dans la position morale d'un jeune déserteur qu'on va fusiller. L'action de faire un faux me chicanait un peu.