Le Saint-Bernard
A chaque instant tout devenait pire. Je trouvai le danger pour la première fois; ce danger n'était pas grand, il faut l'avouer, mais pour une jeune fille de quatorze ans qui n'avait pas été mouillée par la pluie dix fois en sa vie!
Le danger n'était donc pas grand, mais il était en moi-même: les circonstances diminuaient l'homme.
Je n'aurai pas honte de me rendre justice, je fus constamment gai. Si je rêvais, c'était aux phrases par lesquelles J.-J. Rousseau pourrait décrire ces monts sourcilleux couverts de neige et s'élevant jusqu'aux nues avec leurs pointes sans cesse obscurcies par de gros nuages gris courant rapidement.
Mon cheval faisait mine de tomber, le capitaine jurait et était sombre, son prudent domestique, qui s'était fait mon ami, était fort pâle.
J'étais transpercé d'humidité; sans cesse nous étions gênés et même arrêtés par des groupes de quinze ou vingt soldats qui montaient.
Au lieu des sentiments d'héroïque amitié que je leur supposais, d'après six ans de rêveries héroïques basées sur les caractères de Ferragus et de Rinaldo, j'entrevoyais des égoïstes aigris et méchants; souvent ils juraient contre nous, de colère de nous voir à cheval et eux à pied. Un peu plus ils nous volaient nos chevaux.
Je ne me rappelle pas tout cela, mais je me rappelle mieux les[2] dangers postérieurs, quand j'étais bien plus rapproché de 1800, par exemple à la fin de 1812, dans la marche de Moscou à Kœnigsberg.
Enfin, après une quantité énorme de zigzags, qui me paraissaient former une distance infinie, dans un fond, entre deux rochers pointus et énormes, j'aperçus, à gauche, une maison basse, presque couverte par un nuage qui passait.