C'est l'hospice! On nous y donna, comme à toute l'armée, un demi-verre de vin qui me parut glacé comme une décoction rouge.

Je n'ai de mémoire que du vin; sans doute on y joignit un morceau de pain et de fromage.

Il me semble que nous entrâmes, ou bien les écrits de l'intérieur de l'Hospice qu'on me fit produisirent une image qui, depuis trente-six ans, a pris la place de la réalité.

Voilà un danger de mensonge que j'ai aperçu depuis trois mois que je pense, à ce véridique journal.

Par exemple, je me figure fort bien la descente. Mais je ne veux pas dissimuler que, cinq ou six ans après, je vis une gravure que je trouvai fort ressemblante; et mon souvenir n'est plus que la gravure.

C'est là le danger d'acheter des gravures des beaux tableaux que l'on voit dans ses voyages. Bientôt la gravure forme tout le souvenir, et détruit le souvenir réel.

C'est ce qui m'est arrivé pour la Madone de Saint-Sixte de Dresde. La belle gravure de Müller l'a détruite pour moi, tandis que je me figure parfaitement les méchants pastels de Mengs, de la même galerie de Dresde, dont je n'ai vu la gravure nulle part.

Je vois fort bien l'ennui de tenir mon cheval par la bride: le sentier était formé de roches immobiles[3].

Le diable, c'est que les quatre pieds de mon cheval se réunissaient dans la ligne droite formée par la réunion des deux rochers qui formaient la route, et alors la rosse faisait mine de tomber; à droite, il n'y avait pas grand mal, mais à gauche! Que dirait M. Daru, si je lui perdais son cheval? Et d'ailleurs tous mes effets étaient dans l'énorme portemanteau, et peut-être la plus grande partie de mon argent.