Je me souviens que j'eus un extrême plaisir en entrant à Etrouble et à Aoste. Quoi! le passage du Saint-Bernard, n'est-ce que ça? me disais-je sans cesse. J'avais même le tort de le dire haut quelquefois, et enfin le capitaine Burelviller me malmena; malgré mon innocence, il prit cela pour une blague (id est: bravade). Fort souvent, mes naïvetés ont fait le même effet.

Un mot ridicule ou seulement exagéré a souvent suffi pour gâter les plus belles choses pour moi: par exemple, à Wagram, à côté de la pièce de canon, quand les herbes prenaient feu, ce colonel blagueur de mes amis qui dit: «C'est une bataille de géants!»L'impression de grandeur fut irrémédiablement enlevée pour toute la journée.

Mais, grand Dieu! qui lira ceci? Quel galimatias! Pourrai-je enfin revenir à mon récit? Le lecteur sait-il maintenant s'il en est à 1800, au premier début d'un fou dans le monde, ou aux réflexions sages d'un homme de cinquante-trois[4] ans!


Je remarquai, avant de quitter mon rocher, que la canonnade de Bard faisait un tapage effrayant; c'était le sublime, un peu trop voisin pourtant du danger. L'âme, au lieu de jouir purement, était encore un peu occupée à se tenir.

J'avertis, une fois pour toutes, le brave homme, unique peut-être, qui aura le courage de me lire, que toutes les belles réflexions de ce genre sont de 1836. J'en eusse été bien étonné en 1800; peut-être, malgré ma solidité sur Helvétius et Shakespeare, ne les eussé-je pas comprises.

Il m'est resté un souvenir net et fort sérieux du rempart qui faisait ce grand feu sur nous. Le commandant de ce fortin, situé providentiellement, comme diraient les bons écrivains de 1836, croyait arrêter le général Bonaparte[5].


Je crois que le logement du soir fut chez un curé, déjà fort malmené par les vingt-cinq ou trente mille hommes qui avaient passé avant le capitaine Burelviller et son élève. Le capitaine, égoïste et méchant, jurait; il me semble que le curé me fit pitié, je lui parlai latin, pour diminuer sa peur. C'était un gros péché, c'est en petit le crime de ce vil coquin de Bourmont à Waterloo. Par bonheur, le capitaine ne m'entendit pas.

Le curé, reconnaissant, m'apprit que: Donna voulait dire femme, cattiva, mauvaise, et qu'il fallait dire: quante sono miglia di qua a Ivrea? quand je voulais savoir combien il y avait de milles d'ici à Ivrée.