[CHAPITRE XLVI][1]
Le soir, en y réfléchissant, je ne revenais pas de mon étonnement: Quoi! n'est-ce que ça? me disais-je.
Cet étonnement un peu niais et cette exclamation m'ont suivi toute ma vie. Je crois que cela tient à l'imagination; je fais cette découverte, ainsi que beaucoup d'autres, en 1836, en écrivant ceci.
Parenthèse.—Souvent je me dis, mais sans regret: Que de belles occasions j'ai manquées! Je serais riche, du moins j'aurais de l'aisance! Mais je vois, en 1836, que mon plus grand plaisir est de rêver; mais rêver à quoi? Souvent à des choses qui m'ennuient. L'activité des démarches nécessaires pour amasser 10.000 francs de rente est impossible pour moi. De plus, il faut flatter, ne déplaire à personne, etc. Ce dernier est presque impossible pour moi.
Hé bien! M. le comte de Cauchain était lieutenant ou sous-lieutenant au 6e de dragons en même temps que moi, il passait pour intrigant, habile, ne perdant pas une occasion pour plaire aux gens puissants, etc., ne faisant pas un pas qui n'eût son but, etc. Le général Cauchain, son oncle, avait pacifié la Vendée, je crois, et ne manquait pas de crédit. M. de Cauchain quitta le régiment pour entrer dans la carrière consulaire, il a eu probablement toutes les qualités qui me manquent, il est consul à Nice, comme moi à Cività-Vecchia. Voilà qui doit me consoler de n'être pas intrigant, ou du moins adroit, prudent, etc. J'ai eu le rare plaisir de faire toute ma vie à peu près ce qui me plaisait, et je suis aussi avancé qu'un homme froid, adroit, etc. M. de Cauchain m'a fait politesse quand je passai à Nice en décembre 1833. Peut-être a-t-il de plus que moi d'avoir de la fortune, mais probablement il l'a héritée de son oncle, et d'ailleurs il est chargé d'une vieille femme. Je ne changerais pas, c'est-à-dire: je ne voudrais pas que mon âme entrât dans son corps.
Je ne dois donc pas me plaindre du destin. J'ai eu un lot exécrable de sept à dix-sept [ans], mais, depuis le passage du Mont-Saint-Bernard (à 2.491 mètres au-dessus de l'océan[2]), je n'ai plus eu à me plaindre du destin; j'ai, au contraire, à m'en louer.
En 1804, je désirais cent louis et ma liberté; en 1836, je désire avec passion six mille francs et ma liberté. Ce qui est au-delà ferait bien peu pour mon bonheur. Ce n'est pas à dire que je ne voulusse tâter de 25.000 francs et ma liberté pour avoir une bonne voiture à ressorts bien liants, mais les voleries du cocher me donneraient peut-être plus d'humeur que la voiture de plaisir.
Mon bonheur est de n'avoir rien à administrer; je serais fort malheureux si j'avais 100.000 francs de rente en terres et maisons. Je vendrais tout bien vite à perte, ou du moins les trois-quarts, pour acheter de la rente. Le bonheur, pour moi, c'est de ne commander à personne et de n'être pas commandé, je crois donc que j'ai bien fait de ne pas épouser Mlle Rietti ou Mlle Diane.—Fin de la parenthèse[3].