[I]

PREMIER ESSAI D'AUTOBIOGRAPHIE[1]

MÉMOIRES DE HENRI B.

LIVRE 1

CHAPITRE 1

Quoique ma première enfance ait été empoisonnée par bien des amertumes, grâce au caractère espagnol et altier de mes parents, depuis deux ou trois ans je trouve une certaine douceur à m'en rappeler les détails. Il a fallu plus de quarante années d'expérience pour que je pusse pardonner à mes parents leurs injustices atroces.


Je suis né à Grenoble le 23 janvier 1783, au sein d'une famille qui aspirait à la noblesse, c'est-à-dire qu'on ne badinait pas avec les préjugés nécessaires à la conservation des ordres privilégiés. La religion catholique était vénérée dans la maison comme l'indispensable appui du trône. Quoique bourgeoise au fond, la famille dont je porte le nom avait deux branches. Le capitaine B[eyle], chef de la branche aînée, qui était fort riche, avait la croix de Saint-Louis et ne manqua pas d'émigrer, chose peu difficile, car Grenoble n'est qu'à neuf lieues de Chambéry, capitale de la Savoie.

Cet excellent capitaine [Beyle], le meilleur homme du monde, avec sa voix glapissante et ses éloges éternels de nos princes, ne s'était jamais marié, non plus que ses cinq ou six sœurs. Mon père, chef de la branche cadette, comptait bien hériter d'une trentaine de mille livres de rente, et comme mon père était un homme à imagination, il m'admit de bonne heure à la création des châteaux en Espagne qu'il élevait sur cette fortune à venir, dont plus tard une loi de la Terreur nous priva presque entièrement. N'était-ce pas celle du 17 germinal an III? Ce nom a retenti dans toute mon enfance, mais voici trente-trois ans que je n'y pense plus du tout. Grâce à la manie exagérante et noblifiante de la famille, peut-être que, même sans la loi de germinal sur les successions, cette fortune de trente mille francs de rente se serait réduite à douze ou quinze. Cela était encore fort considérable pour la province vers 1789.