Ce qui fait marquer ma différence avec les niais importants du journal, et qui portent leur tête comme un saint-sacrement, c'est que je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose, Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu'elle voit.
L'erreur et le malheur du Tasse fut de se dire: «Comment! toute l'Italie, si riche, ne pourra pas faire une pension de deux cents sequins (2.300 francs) à son poète!»
J'ai lu cela dans une de ses lettres.
Le Tasse ne voyait pas, faute d'Helvétius, que les cent hommes qui, sur dix millions, comprennent le beau qui n'est pas imitation ou perfectionnement du beau déjà compris par le vulgaire, ont besoin de vingt ou trente ans pour persuader aux vingt mille âmes, les plus sensibles après les leurs, que ce nouveau beau est réellement beau.
J'observerai qu'il y a exception quand l'esprit de parti s'en mêle. M. de Lamartine a fait peut-être en sa vie deux cents beaux vers. Le parti ultra, vers 1818, étant accusé de bêtise (on les appelait M. de la Jobardière), sa vanité blessée vanta l'œuvre d'un noble avec la force de l'irruption d'un lac orageux qui renverse[8] sa digue[9].
Je n'ai donc jamais eu l'idée que les hommes fussent injustes envers moi. Je trouve souverainement ridicule le malheur de tous nos soi-disant poètes, qui se nourrissent de cette idée et qui blâment les contemporains de Cervantès et du Tasse.
Il me semble que mon père me donnait alors cent francs par mois, ou cent cinquante francs. C'était un trésor, je ne songeais nullement à manquer d'argent, par conséquent, je ne songeais nullement à l'argent.
Ce qui me manquait, c'était un cœur aimant, c'était une femme.
Les filles me faisaient horreur. Quoi de plus simple que de faire comme aujourd'hui, prendre une jolie fille pour un louis, rue des Moulins?
Les louis ne me manquaient pas. Sans doute mon grand-père et ma grand'tante Elisabeth m'en avaient donné, et je ne les avais certainement pas dépensés. Mais le sourire d'un cœur aimant! mais le regard de Mlle Victorine Bigillion!