Bigillion, excellent cœur, honnête homme, fort économe, greffier en chef du Tribunal de première instance, s'est tué vers 1827, ennuyé, je crois, d'être cocu, mais sans colère contre sa femme.

Je ne veux pas me peindre comme un amant malheureux à mon arrivée à Paris, en novembre 1799, ni même comme un amant. J'étais trop occupé du monde et de ce que j'allais faire dans ce monde si inconnu pour moi.

Ce problème était ma maîtresse, de là mon idée que l'amour, avant un état et le début dans le monde, ne peut pas être dévoué et entier comme l'amour chez un être qui se figure savoir ce que c'est que le monde.

Cependant, souvent je rêvais avec transport à nos montagnes du Dauphiné; et Mlle Victorine passait plusieurs mois, chaque année, à la Grande-Chartreuse, où ses ancêtres avaient reçu saint Bruno en 1100. La Grande-Chartreuse était la seule montagne que je connusse. Il me semble que j'y étais déjà allé une ou deux fois avec Bigillion et Rémy.

J'avais un souvenir tendre de Mlle Victorine, mais je ne doutais pas un instant qu'une jeune fille de Paris ne lui fût cent fois supérieure. Toutefois, le premier aspect de Paris me déplaisait souverainement[12].

Ce déplaisir profond, ce désenchantement, réunis à un exécrable médecin, me rendirent, ce me semble, assez malade. Je ne pouvais plus manger.

M. Daru me fit-il soigner dans cette première maladie?

Tout-à-coup, je me vois dans une chambre, au troisième étage, donnant sur la rue du Bac; on entrait dans ce logement par le passage Sainte-Marie, aujourd'hui si embelli et si changé. Ma chambre était une mansarde et le dernier étage de l'escalier, indigne[13].

Il faut que je fusse bien malade, car M. Daru père m'amena le fameux docteur Portai, dont la figure m'effraya. Elle avait l'air de se résigner en voyant un cadavre. J'eus une garde, chose bien nouvelle pour moi.