«Salut, pauvre maison, qui te gardes toi-même!»

Les injures adressées à Shakespeare par M. Mazoyer, et avec quel mépris, en 1800, m'attendrissaient jusqu'aux larmes en faveur de ce grand poète. Dans la suite, rien ne m'a fait adorer madame Dembowski[8] comme les critiques que faisaient d'elle les prosaïques de Milan. Je puis nommer cette femme charmante, qui pense à elle aujourd'hui? Ne suis-je pas le seul peut-être, après onze ans qu'elle a quitté la terre? J'applique ce même raisonnement à la comtesse Alexandrine Petit. Ne suis-je pas aujourd'hui son meilleur ami, après vingt-deux ans? Et quand ceci paraîtra (si jamais un libraire ne craint pas de perdre son temps et son papier!), quand ceci paraîtra après ma mort à moi, qui songera encore à Métilde et à Alexandrine? Et malgré leur modestie de femme et cette horreur d'occuper le public que je leur ai vue, si elles voient public ce livre du lieu où elles sont, n'en seront-elles pas bien aises?

For who to dumb forget fulness a prey[9] n'est pas bien aise, après tant d'années, de voir prononcer son nom par une bouche amie?

Mais où diable en étais-je?—A mon bureau, où j'écrivais cela, cella[10].

Pour peu que le lecteur ait l'âme commune, il s'imaginera que cette digression a pour but de cacher ma honte d'avoir écrit cella. Il se trompe, je suis un autre homme. Les erreurs de celui de 1800 sont des découvertes que je fais, la plupart, en écrivant ceci. Je ne me souviens, après tant d'années et d'événements, que du sourire de la femme que j'aimais. L'autre jour, j'avais oublié la couleur d'un des uniformes que j'ai portés. Or, avez-vous éprouvé, ô lecteur bénévole, ce que c'est qu'un uniforme dans une armée victorieuse, et unique objet de l'attention de la nation, comme l'armée de Napoléon?

Aujourd'hui, grâce au ciel, la Tribune a obscurci l'Armée.

Décidément, je ne puis me rappeler la rue où était situé ce bureau dans lequel je saisis pour la première fois la plume administrative. C'était au bout de la rue Hillerin-Bertin, alors bordée de murs de jardin. Je me vois marchant sérieusement à côté du comte Daru, allant à son bureau après le sombre et froid déjeuner de la maison n° 505, au coin de la rue de Bellechasse et de celle de Lille, comme disaient les bons écrivains de 1800.

Quelle différence pour moi, si M. Daru m'avait dit: «Quand vous avez une lettre à faire, réfléchissez bien à ce que vous voulez dire, et ensuite à la couleur de réprimande ou d'ordre que le ministre qui signera votre lettre voudrait y donner. Votre parti pris, écrivez hardiment.»