Sur ce mot Renseignements, le bureau de la Solde, par exemple, donnait les renseignements relatifs à la solde, le bureau de l'Habillement, ceux de l'habillement. Supposons l'affaire d'un officier d'habillement du 7me léger devant restituer sur sa solde 107 francs, montant de la serge qu'il a reçue indûment, il me fallait des renseignements des deux bureaux susnommés pour pouvoir faire la lettre que M. Daru, secrétaire général, devait signer.

Je suis persuadé que bien peu de mes lettres allaient jusqu'à M. Daru; M. Barthomeuf, homme commun, mais bon commis, commençait alors sa carrière comme son secrétaire particulier (c'est-à-dire commis payé par la Guerre), employé dans le bureau où écrivait M. Daru, et avait à souffrir ses étranges incartades et les excès de travail que cet homme terrible à soi et aux autres exigeait de tout ce qui l'approchait. J'eus bientôt pris la contagion de la terreur inspirée par M. Daru, et ce sentiment ne m'a jamais quitté à son égard. J'étais né excessivement sensible, et la dureté de ses paroles était sans bornes ni mesure.

De longtemps cependant je ne fus pas assez considérable pour être malmené par lui. Et maintenant que j'y réfléchis sensément, je vois que jamais je n'en ai été réellement maltraité. Je n'ai pas souffert la centième partie de ce qu'a enduré M. de Baure, ancien avocat général du Parlement de Pau. (Y avait-il un tel Parlement[14]? Je n'ai aucun livre à Cività-Vecchia pour le chercher, mais tant mieux, ce livre-ci, fait uniquement avec ma mémoire, ne sera pas fait avec d'autres livres.)

J'aperçois qu'entre M. Daru et moi il y a toujours eu comme un morceau d'affût emporté par le boulet ennemi qui fait matelas sur le corps de la pièce que vient frapper ce boulet (connue au Tésin, eu 1800).

Mon matelas a été Joinville (aujourd'hui le baron Joinville, intendant militaire de la 1re division, Paris[15]), ensuite M. de Baure. J'arrive à cette idée bien nouvelle pour moi: M. Daru m'aurait-il ménagé? Il est bien possible. Mais la terreur a toujours été telle que cette idée ne me vient qu'en mars 1836.

Tout le monde, à la Guerre, frémissait en abordant le bureau de M. Daru. Pour moi, j'avais peur rien qu'en en regardant la porte. Sans doute M. Daru père vit ce sentiment dans ma gêne, et, avec le caractère que je lui vois maintenant (caractère timide, à qui la terreur inspirée faisait rempart), ma peur dut lui faire ma cour.

Les êtres grossiers, comme me semblait M. Barthomeuf, devaient sentir moins les paroles étranges dont ce bœuf furibond affublait tout ce qui l'approchait dans les moments où le travail l'accablait.

Avec cette terreur il faisait marcher les sept à huit cents commis du bureau de la Guerre dont les chefs, quinze ou vingt importants, la plupart sans aucun talent, nommés chefs de bureau, étaient malmenés d'importance par M. Daru. Ces animaux, loin d'abréger et de simplifier les affaires, cherchaient souvent à les embrouiller, même pour M. Daru. Je conviens que cela est fait pour faire donner au diable un homme qui voit placées à gauche, sur son bureau, vingt ou trente lettres pressées à répondre. Et de ces lettres, demandant des ordres, j'en ai souvent vu un pied de haut sur le bureau de M. Daru; et encore est-il peu de gens qui seraient charmés de pouvoir vous dire: «Je n'ai pas reçu à temps les ordres de Votre Excellence ...»et avec la perspective d'un Napoléon se fâchant à Schœnbrünn et disant qu'il y a eu négligence, etc.


[1] Le chapitre XLI est le chapitre XXXVI du manuscrit (fol. 675 à 696). Ecrit à Cività-Vecchia les 1er, 3 et 4 mars 1836. Le 2 mars, «métier: quatre lettres au Ministère».