Lorsque j'arrivai au pont du Rhin, tout près de la ligne du port, je vis couler à la lueur de la lune le grand fleuve.
«Salut, vénérable Rhin! Comment as-tu vécu depuis?
J'ai pensé plus d'une fois à toi avec désir et avec
regret!»
C'est ainsi que je parlai, et j'entendis dans les profondeurs du fleuve des sons étranges et gémissants: c'était comme la toux sèche d'un vieillard, comme une voix à la fois grognarde et plaintive.
«Sois le bienvenu, mon enfant! Cela me fait plaisir que tu ne m'aies pas oublié! Voilà treize ans que je ne t'ai pas vu. Pour moi, depuis ce temps, j'ai eu bien des désagréments!
«À Biberich, j'ai avalé des pierres; vraiment ce n'est pas trop friand. Mais pourtant les vers de Nicolas Becker me pèsent encore plus sur l'estomac!
«Il m'a chanté comme si j'étais encore une vierge pure, qui ne s'est pas laissé dérober la couronne virginale!
«Quand j'entends cette sotte chanson, je m'arracherais bien ma barbe blanche et vraiment je serais tenté de me noyer dans mes propres flots!
«Les Français le savent bien que je ne suis pas une vierge! Ils ont si souvent mêlé à mes flots leurs eaux victorieuses!
«Quelle sotte chanson! Et quel sot rimeur que ce Nicolas Becker avec son Rhin libre! Il m'a affiché de honteuse façon. Il m'a même, d'une certaine manière, compromis politiquement.
«Car quand un jour les Français reviendront, il me
faudra rougir de honte devant eux, moi qui, tant de fois,
pour leur retour, ai prié le ciel avec des larmes!