La Révolution continua sur ce point l'œuvre de la monarchie. Elle fut irrédentiste. Elle estima qu'elle devait, non pas précisément conquérir, mais racheter ou délivrer du joug allemand les populations rhénanes.

Les socialistes qui se réclament des principes de la Révolution sont donc en opposition avec les grands ancêtres quand ils s'écrient: «Pas d'annexion!» Danton, lui, voulait l'annexion et le criait du haut de la tribune. Lazare Carnot, Sieyès, Cambacérès, Dubois-Crancé voulaient l'annexion. Merlin de Douai fit un éloquent discours pour la demander. Toute la Convention la vota. Elle aurait certainement condamné comme traîtres à la patrie ceux qui auraient tenu les propos des internationalistes de nos jours.

La monarchie avait bien préparé les voies par sa politique habile et bienveillante à l'égard des électorats. La France était déjà aimée depuis longtemps des populations cisrhénanes. Elle leur apparut à l'aurore de la Révolution avec une nouvelle auréole, comme le champion des idées de liberté et de fraternité qui grisaient alors toutes les têtes. L'heure était venue de répondre aux aspirations de tout un peuple.

Les circonstances étaient favorables à la fin de 1792. Nous étions en guerre avec la Prusse et l'Autriche. Kellermann et Dumouriez venaient de battre les Prussiens de Brunswick à Valmy (20 septembre). Dumouriez avait gagné (15 novembre) sur les Autrichiens la victoire de Jemmapes qui lui avait livré la Belgique.

La Belgique jusqu'alors sous le joug de l'Autriche n'aimait pas cette puissance. Elle s'était vue dépouillée de ses franchises et de ses privilèges par le maniaque Joseph II. À la fin de 1789, elle se révolta; elle se proclamait libre en janvier 1790 et se constituait en république des États Belgiques Unis. Mais bientôt elle retombait sous le pouvoir de ses anciens maîtres.

La République française aurait pu, en 1792, profiter des sentiments de ce pays pour le délivrer du joug autrichien. Les grandes villes, Bruxelles, Gand, Anvers, faisaient des vœux pour nous. Elles nous appelaient, non comme des maîtres, mais comme des libérateurs. Elles nous demandaient la délivrance, suivie d'une étroite alliance. Étant donné le tempérament politique de la Belgique, son amour de la liberté, sa juste fierté, il y avait tout avantage à l'aider, mais il était dangereux de la vouloir soumettre.

La Convention crut pouvoir aller jusque-là, jusqu'à l'annexion: ce fut une violence, que les Belges ne lui ont pas encore pardonnée, comme on le voit dans leurs Histoires. Elle aggrava encore sa faute en inaugurant dans ces religieuses provinces le régime de pillages et d'exécutions sanglantes de la Terreur.

D'ailleurs la conquête de la Belgique n'alla pas sans difficultés. Dumouriez avait d'abord occupé le pays en un mois, à la grande joie des habitants, après la bataille de Jemmapes. Mais il fut vaincu à Neerwinde en 1793 par les Autrichiens du prince de Cobourg et dut se retirer. Le 26 juin 1794, Cobourg était battu à Fleurus par Jourdan; la France s'empara de nouveau de la Belgique et l'annexa par la loi du 1er octobre 1795.

Au commencement de 1794, Pichegru avait conquis la Hollande. En 1795, le Luxembourg succomba à son tour. Ces trois pays, Belgique, Hollande, Luxembourg, furent divisés en dix-sept départements et firent partie intégrante de la République française et de l'Empire jusqu'aux traités de 1815.

La Convention, mise en goût par ses premiers succès, se jetait ainsi dans la voie des agrandissements. Dès le 27 novembre 1792, Grégoire avait déclaré dans un rapport que, si la République s'abstenait de conquêtes proprement dites, elle n'entendait pas s'interdire les annexions qui lui seraient librement demandées, chaque peuple étant souverain et maître de faire de sa souveraineté l'usage que bon lui semblait.