Cette théorie est juste à la condition d'être appliquée loyalement, mais elle est dangereuse, car un gouvernement ambitieux peut toujours prétendre qu'en annexant un pays où il entretient des intelligences il est appelé par le vœu des habitants, et c'est, semble-t-il, ce qui arriva dans la conquête par la France de la Belgique et de la Hollande. Quoi qu'il en soit de ces pays à qui des siècles d'existence nationale avaient créé un droit à l'indépendance, la prétention de la France sur les provinces rhénanes était légitime, et la Convention ne fit que poursuivre à l'égard de ce pays la politique de la Royauté.
À la séance du 31 janvier 1793, Danton s'écriait: «Les limites de la France sont marquées par la nature. Nous les atteindrons à leurs quatre points, à l'Océan, aux bords du Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées.»
On lit dans les instructions envoyées par le Comité de Salut public à son agent Grouvelle, en date du 15 janvier 1795: «_Les frontières de la République doivent être portées au Rhin. Ce fleuve, l'ancienne limite des Gaules, peut seul garantir la paix entre la France et l'Allemagne.»
C'était aussi l'opinion de Lazare Carnot: «Les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées.»
Cambacérès disait lui aussi en parlant des mêmes frontières: «Nous tracerons d'une main sûre les limites naturelles de la République.»
Il faut remarquer ce mot de «limites naturelles» qui revient constamment sur les lèvres de tous nos hommes d'État, particulièrement à cette époque. C'était le mot d'ordre de la Convention.
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L'annexion de la rive gauche.
Les armées françaises entrèrent en campagne à la fin de septembre 1792. La ville de Trèves fut brillamment enlevée. Custine envahissant le Palatinat battit les Autrichiens à Spire et s'empara de la ville. Le 1er octobre, il prenait Worms. Le 2 octobre, il entrait à Mayence qui acclamait nos soldats et il y plantait l'arbre de la liberté. Le 13 novembre 1792, un Mayençais, Georges Forster, disait au club de cette ville: «Le Rhin, un grand fleuve navigable, est la frontière naturelle d'une grande République qui ne désire pas faire de conquêtes, qui n'accepte que les pays qui s'unissent librement à elle, et qui a le droit de demander, pour la guerre que lui ont insolemment déclarée ses ennemis, une juste indemnité! Le Rhin, si l'on s'en remet à l'équité, doit rester la frontière de la France.»
Le 22, un détachement de l'armée de Custine passait le Rhin et entrait à Francfort. Cette nouvelle jeta l'épouvante dans tous les cercles d'Allemagne.