LEÇON XXXI.

PRÉDICTION VÉRITABLE ET REMARQUABLE.

En ce tems-là: dans la capitale d'un grand empire, le luxe, l'égoïsme, la dureté, l'impudence de la classe la moins nombreuse des habitans, c'est-à-dire, des maîtres, étoient portés à un point, que la classe la plus nombreuse, c'est-à-dire, celle des valets, ou de tous ceux qui servent chez les riches & les grands, après une patience dont la durée indignoit même le sage, cesserent tout-à-coup & de concert leurs travaux & leurs services. Les maîtres, qui ne soupçonnoient le peuple, pas même capable de la plus humble réclamation, dirent à leurs valets d'un ton encore plus haut qu'à l'ordinaire: canaille! à votre devoir! obéissez donc! servez-nous!—Votre regne est passé... répondit le plus éloquent d'entre le peuple. Mes amis! continua l'orateur. Un moment!... Ceux que vous appelliez vos valets forment les trois quarts des habitans de cette ville; & ceux que nous appellions nos maîtres, n'en composent que le quart. Mes amis! nous savons au moins compter jusqu'à quatre; & la science du calcul mene droit à la liberté. Prenez garde à trois contre un. La partie, comme on dit, n'est pas égale. Craignez que les plus forts n'usent envers vous de représailles, & ne vous infligent la peine du talion... Rassurez-vous cependant. Nous voulons bien, par une équité pleine de modération, expier l'avilissement volontaire où nous avons eu la lâcheté de végéter jusqu'à ce jour. Nous ne rendrons pas le mal pour le mal; mais nous vous rappellerons que jadis nous étions tous égaux; que même encore au tems d'Homère, Achille faisoit sa cuisine, & les princesses, filles des rois, couloient la lessive. On appelloit ce tems-là l'âge d'or ou siecles héroïques. Nous avons encore lu que c'étoit pour en constater l'existence, & pour consoler le peuple des droits qu'il avoit perdus, quand le siecle d'or fit place à l'âge d'airain, que les Romains instituerent les Saturnales. Pendant trois jours, nous ne nous ferons pas servir à notre tour par ceux que nous servions toute l'année; mais notre intention est de rétablir pour toujours les choses sur leur ancien pied, sur l'état primitif; c'est-à-dire, sur la plus parfaite & la plus légitime égalité. Ainsi donc, nos chers amis, nos freres, nos égaux, nos semblables, oublions le passé. Pardonnez-nous notre bassesse; nous vous pardonnons vos abus d'autorité! Mettons la terre en commun, entre tous ses habitans. Que s'il se trouve parmi vous quelqu'un qui ait deux bouches & quatre bras, il est trop juste, assignons-lui une double portion. Mais si nous sommes tous faits sur le même patron, partageons le gâteau également. Mais en même-tems, mettons tous la main à la pâte. Que chacun rentre dans sa famille; qu'il y serve ses parens; qu'il y commande à ses enfans; & que tous les hommes d'un bout du monde à l'autre se donnent la main, ne forment plus qu'une chaîne composée d'anneaux tous semblables, & crions d'une voix unanime: vivent l'égalité & la liberté. Vivent la paix & l'innocence.—

—Si je n'ai pas été devin, j'ai au moins été prophete. Hélas! depuis long-tems je ne serai plus rien, quand mes semblables redeviendront quelque chose.

Tout ceci n'est qu'un conte, à l'époque où je le trace. Mais je le dis en vérité; il deviendra un jour une histoire. Heureux ceux qui pourront reconfronter l'une à l'autre.


LEÇON XXXII.

LE JEU DU VOLANT.

En ce tems-là; deux souverains en guerre, étant convenus d'une treve, sortirent chacun de leurs camps, & se donnerent réciproquement une fête, en présence des deux armées. Après avoir perdu leur tems à divers amusemens plus puérils les uns que les autres, ils s'aviserent de jouer au volant; auquel jeu ils se montrerent très-experts. Le peuple d'applaudir le nombre des coups & l'adresse des deux joueurs couronnés à se renvoyer l'instrument emplumé. Imbécilles! (dit une voix aux spectateurs), riez donc de votre image. C'est ainsi qu'on vous balotte, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus se servir de vous, & qu'on vous ait mis en pieces. Car vous êtes le volant des rois. Leurs ministres en sont les raquetres plus ou moins élastiques, & qui doivent suivre l'impulsion de la main qui les guide. Quand la raquette a les mouvemens trop durs, on la change, on la troque; mais le peuple ne s'en trouve pas mieux, & n'en est pas moins le passe-tems de ses chefs.